secrets-de-la-guerre-froide

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Un grand moment de solitude - (F.O)

 

 

La journée se termine en ce début de février 1987. Je suis conducteur à la Mission depuis plusieurs semaines déjà. Les kilomètres se sont enchainés sans encombre durant cette froide journée d’un hiver particulièrement rigoureux cette année-là.  Avec mon chef d’équipage, le Major René Jacquinet, nous avons parcouru le « local » en quête du convoi  « sov », qui nous aurait permis de dire que c’était une bonne chasse pour la journée. Mais hélas rien de bien alléchant à se mettre sous la dent. Seule une UAZ 469 isolée et un petit convoi d’auto-école de cinq ou six ZIL 131 croisé revenant de Nauen en fin de matinée. Bref, nous sommes un peu dépités quand, en début de soirée, René décide que nous allons passer la nuit près d’un passage à niveau, à quelques kilomètres de Brandenburg.

 

Depuis quelques jours, les Soviétiques étaient en exercice près de la frontière ouest, dans le camp de manœuvres à quelques encablures de Gardelegen. Un PO de nuit sur la VF se justifiait au cas où les Russes décidaient de rentrer cette nuit-là.

 

D’un commun accord, nous décidâmes que je prendrai  le premier « quart » jusqu’à une heure du matin. La soirée se passa, monotone, a écouter le programme de France-Inter sur l’autoradio. Malgré la neige, j’avais laissé quelques millimètres d’ouverture à la vitre de la portière, pour éviter que l’habitacle soit trop envahi par la buée, mais surtout pour écouter les bruits ambiants de la nuit. Je pouvais percevoir les sons venant de la gare de Brandenburg dans la nuit froide. Les coups de trompe des locomotives effectuant le triage et le grondement, beaucoup plus sourd, des trains de marchandises. Mais rien de bien folichon durant la soirée, seule une rame de voyageurs à deux niveaux et deux « talc » (1) de marchandises avaient déclenché l’allumage des feux clignotants du PN.

 

Peu après minuit, alors que le Major manifestait bruyamment les signes d’un sommeil réparateur, je perçus très clairement dans la nuit les trois coups de trompe caractéristiques annonçant un départ imminent de la gare. Au bout  de quelques minutes, la clameur sourde d’une BR 130 se précise. Ces puissantes diésels d’origine russe étaient très souvent en tête des trains militaires.  Au fil des minutes, le vrombissement du « Kremlin Kompressor » (surnom donné aux BR 130) s’amplifiait et je pus bientôt apercevoir les trois feux de la loco à environ deux kilomètres sur ma gauche. Cette fois j’en étais sûr, c’était un train mili …

 

 

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 BR 130

 

Je secouais énergiquement le Major Jacquinet pour le réveiller.

« Major ! Ça déboule ! C’est du lourd, du matos … »

 En un clin d’œil il saisit son boitier et disposa cinq ou six pellicules face à lui sur le tableau de bord.

- « T’en es sûr ? » 

- « Au bruit, c’est du lourd ! Avec un peu de chance,  c’est les  Russkovs qui rentrent de manœuvre … »

La neige avait cessé de tomber, une chance ! Emergeant de la nuit, la lourde locomotive apparaît dans la lumière blafarde de la lampe du passage à niveau. A très petite vitesse, je viens de voir sur la droite à quelques centaines de mètres, que le feu du sémaphore vient de passer au rouge.

Je dis au Major : le feu est rouge, il va s’arrêter !

A notre grande surprise, les wagons HB et HK des équipages et de l’équipe de garde se trouvent immédiatement derrière la loco, alors que d’habitude ils se trouvaient en fin de convoi. Devant nous, passent très lentement les plateaux lourds chargés de chars bâchés. Le major a entrepris de les compter tout en les photographiant. Devant nous passe alors un des engins dont la bâche n’a pas été mise correctement et laisse apercevoir un train de galets caractéristiques …

-          Oh  p….n ! Des T-80 ! dit-il en remontant ses lunettes …  

A ce moment le train stoppa devant nous, bloquant le PN. Les cinq derniers wagons sont là, à quelques dizaines de mètres. Sur notre droite, nous apercevons  les escarbilles sortant des cheminées des wagons des équipages. Quelques-uns d’entre eux  ont ouvert des portes et sont sortis, visiblement pour soulager un besoin naturel.

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T 80

 

 

D’un geste brusque, René Jacquinet ouvre la portière de la VGL, bourre les poches de son pantalon de pellicules, son Nikon à la main et me dit : J’y vais, surtout tu ne bouges pas ! …. Et sans courir, il s’approche des deux derniers wagons, passe sous les tampons, et se hisse par l’arrière sous la bâche de l’avant-dernier char… Je vois, grâce à la lumière du PN, les mouvements de la bâche et je comprends immédiatement qu’il tente de pénétrer dans la tourelle. De longues (trop longues !) minutes passent,  je suis tétanisé sur le volant de la Mercedes. « Bon sang, mais qu’est-ce qu’il f … ! On a le droit de faire ça ?» Clairement çà sort du cadre de ma formation …

 

C’est alors que je vois nettement des éclairs de flash qui passent à travers la bâche ! Il n’a pas complètement refermé la tape de tourelle et les lueurs sont clairement visibles. Pourvu qu’un membre des équipages ne le voit pas, ou pire le garde-barrière qui, s’il est réveillé,  ne se trouve qu’à quelques mètres. Mais rien ne bouge, et pendant encore une bonne vingtaine de minutes la nuit reste silencieuse  …  Je trouve le temps long !

 

Trois coups de trompe retentissent, c’est le signal du départ. En effet le sémaphore est maintenant vert.  Lentement,  le lourd convoi s’ébranle et par saccades les wagons se mettent en mouvement. Je suis sur le qui-vive, rien n’a bougé sur l’avant-dernier char. Je pense que mon chef d’équipage aura sauté de l’autre côté du wagon et que je n’ai pas pu le voir. Maintenant, je peux apercevoir les deux feux rouges allumés à l’arrière du dernier wagon qui s’éloigne …  Pas de Major Jacquinet …

 

Il m’a dit « Surtout tu ne bouges pas … »  Une  minute passe … Toujours rien aux abords du PN. Je suis maintenant franchement inquiet. J’appuie sur l’accélérateur et propulse la VGL sans ménagement vers le PN. Ne voyant personne ni à droite, ni à gauche de la voie ferrée, je comprends immédiatement qu’il est toujours sur le train. A l’intérieur du char, il n’a certainement pas du entendre les coups de klaxon de la locomotive, et le temps de sortir, le train a du prendre trop de vitesse, de sorte qu’il est maintenant trop dangereux de sauter en marche.

 

Je suis en train de vivre mon plus grand moment de solitude ! Réagir, réagir vite ! La voie ferrée est longée par un chemin de service de la Deutsche Reichbahn. Je reprends le volant et m’y engage tout en ne perdant pas de vue les deux feux rouges du train. Le chemin est défoncé, par endroit il y a de gros trous remplis d’une neige sale qui gomme le relief. Surtout ne pas se planter, je suis tout seul et ce serait la pire des galères s’il fallait me sortir de là au treuil. Pendant plusieurs kilomètres,  je suis prudemment à bonne distance « mon » train, tout en essayant d’apercevoir « mon » Major sur le bord de la voie.  Soudain, à l’entrée d’un village c’est la catastrophe. Dès la première maison, le chemin s’arrête.  La voie ferrée part sur la gauche et je suis coincé, obligé de tourner à droite. De mémoire, je me souviens qu’il  va y avoir un nœud ferroviaire. J’ai étalé les cartes sur le siège passager et à l’aide de ma petite lampe je dois trouver un itinéraire me permettant de retrouver mon train.  Le choix est cornélien, soit il peut partir vers le sud en direction de Michendorf, soit continuer tout droit vers Saarmund, ou pire encore prendre la direction du Nord … Deux contre un, je choisis le Sud, la bifurcation vers Saarmund étant après Michendorf,  çà me laisse une opportunité de plus. Je roule maintenant dans la nuit, seul à la recherche de mon chef d’équipage et je m’imagine déjà rentrant à la villa, obligé de rédiger un compte rendu au chef de Mission :

 

« Mon colonel, j’ai l’honneur de vous rendre compte que … j’ai paumé le Major Jacquinet quelque part en DDR … »

 

… je roule depuis quelques kilomètres sur une assez bonne route, un panneau m’indique Werder sur la gauche, M… le lac maintenant ! Demi-tour, je tâtonne, et toujours pas de train ni de voie ferrée. Je commençais à sentir une certaine angoisse monter, la neige s’étant remise à tomber quand soudain, sorti de nulle part, sur ma gauche j’aperçois les phares d’une locomotive ! C’est lui !  Je distingue les HB et les bâches sur les chars, il continu sur Saarmund !  Par chance la route longe la VF à environ 400 mètres  sur la droite, et au bout de quelques minutes je distingue un feu rouge allumé. Les trains militaires ne sont pas prioritaires et il doit certainement laisser passer un convoi régulier à l’approche de la gare. Comme prévu, le train s’arrête. Un grand champ de plusieurs centaines de mètres sépare la route de la voie ferrée, je me gare tous feux éteints au bord de celui-ci. Si le Major n’est pas descendu du train avant, il le fera sûrement là.

 

L’attente dura plus de trois quarts d’heure. A l’aide de la paire de jumelles, je pouvais voir les soldats soviétiques par les portes ouvertes des wagons. Bien sûr je scrutais l’avant-dernier plateau, rien, aucun mouvement de la bâche.  Et s’il était descendu avant, comment le retrouver ?

 

Enfin le train redémarra, laissant partir dans la nuit sa cargaison tant convoitée …  Et aussi tranquillement qu’il m’avait quitté deux heures plus tôt, le Major Jacquinet traversa le champ enneigé et se dirigea tout droit vers la voiture. Avec son rire narquois habituel il ajouta :

 

-          « Heureusement que tu m’as suivi, j’avais vraiment pas envie de rentrer à pied à la villa ! On a un scoop ! Dix péloches de l’intérieur du T-80 ! »

 

Puis il me remercia chaleureusement pour ma bonne réaction face à cet  événement « imprévu ».

 

Je lui répondis, à la fois énervé mais si soulagé :

 

-          « Major ! Ne me refaites  plus jamais un coup pareil ! »

 

Pendant plusieurs années, bien après la dissolution de la Mission, alors qu’il avait rejoint GIAT-Industrie, et jusqu’à sa disparition prématurée, nous avons partagé une indéfectible amitié, certainement née lors de cet épisode épique d’une guerre pas toujours froide …

 

Frédéric OROS

(1) littéralement:  train à la c. !

 

 

 

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29/05/2018
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