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Crash à Berlin-Ouest - Un Firebar au fond du lac

 Un Firebar au fond du lac

 

 

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Un des évènements tragiques de la Guerre froide fut l’accident survenu dans les années 60 à un appareil soviétique de la base de Finow qui s’écrasa à Berlin-Ouest en tuant ses deux occupants. Le théâtre de la tragédie se situe dans l’espace aérien de Berlin en 1966. Depuis 5 ans, le mur sépare la ville. Les violations de l’espace aérien sont devenues une pierre d’achoppement entre les grandes puissances. Les avions de l’OTAN le font à maintes reprises au-dessus de la RDA. Deux d’entre eux ont d’ailleurs été abattus en 1964.

 

Le 6 avril 1966 vers 15 heures, six intercepteurs YAK 28 code OTAN FIREBAR[1] décollent de l’aéroport de Finow. A bord de l’un d’eux se trouvent le pilote, le capitaine Boris Kapoustine, et le navigateur, le lieutenant Youri Yanov. Par patrouilles de deux, les six appareils grimpent à 4.000 m afin de se retrouver au-dessus de la BCZ. A 15 h 28, l’un des pilotes rend compte : « Problème technique » et il réduit aussitôt sa vitesse. Le contrôleur au sol lui indique la piste de Köthen pour un atterrissage d’urgence en zone soviétique[2]. Mais l’avion n’y parviendra jamais. Depuis son altitude de 4000 m, il plonge dans la Havel au fond du lac de Stössensee au nord du Wannsee et de la base de Gatow à Berlin-Ouest en plein secteur britannique. Il est 15 h 36.

 

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YAK 28 U - Firebar

 

A peine l’avion s’est-il englouti que commence une intense activité souterraine, pleine de mystère et d’aventure. En pleine guerre froide, pour les services de renseignement occidentaux, la chute d’un avion de combat soviétique à cet endroit s’apparente à un véritable « don du ciel ». Pendant que pompiers et véhicules techniques s’activent sur les berges, les services alliés se réunissent. Comme cela s’est passé en secteur britannique, les Anglais prennent comme il se doit la direction des opérations et verrouille la zone avec des fantassins. On s’assure d’abord qu’il n’y a aucun survivant, puis on localise l’épave qui gît par seulement 5 mètres de fond à 150 mètres de la rive. Les premiers plongeurs l’identifient comme un MIG 17 d’un modèle ancien. Cela s’avèrera vite faux puisqu’il s’agit en fait d’un moderne YAK 28. Mais s’agit-il du YAK 28B BREWER avec un nez vitré ou du YAK 28P doté du dernier modèle de radar ? Il s’agissait d’un YAK 28P FIREBAR intercepteur tout temps. Une aubaine ! 

 

Qu’un appareil aussi moderne se soit abîmé en secteur ouest ne faisait pas du tout l’affaire de l’armée russe. En fin d’après-midi, une délégation soviétique de haut rang sous la direction du général Boulanov arrive au bord du lac. Le général exige aussitôt d’avoir la haute main sur les opérations de renflouage de l’appareil et de ses occupants. Le colonel Pintchouk, chef de la SRE[3], faisait partie de la délégation ainsi que le colonel Lessov, de la MMSL[4] de Baden. Nous verrons un peu plus loin que BRIXMIS était bien présente et très active dans sa mission de liaison.

 

Pendant ce temps l’agence Tass à Moscou et Neue Deutschland à Berlin-Est se livrent à une intense opération de propagande sur le thème : nos pilotes se sont sacrifiés pour épargner les habitations. C’est possible car ils ne s’étaient pas éjectés. Auraient-ils reçu l’ordre de ne pas s’éjecter pour ramener à tout prix l’appareil en RDA ? On ne le saura jamais. Il ne leur restait que trois kilomètres à parcourir avant de rejoindre le territoire de la RDA, soit 20 secondes à peine de vol. D’autres versions nettement plus invraisemblables ne tardent pas à circuler même si le « complotisme » n’était pas encore à la mode. Le pilote aurait été retrouvé avec une balle dans la tête. Le navigateur, voulant passer à l’Ouest, l’aurait tué mais ne serait pas parvenu à maîtriser l’appareil… Quand on connaît la configuration de l’appareil, une telle hypothèse laisse pantois !

 

Mais plus sérieusement, revenons sur les lieux du drame. Les Britanniques tiennent à conserver la maîtrise des opérations et ils vont y parvenir. Le chef de BRIXMIS, le brigadier Wilson, accompagné de ses propres interprètes, va faire durer les entretiens avec les autorités soviétiques le plus longtemps possible pour permettre aux plongeurs britanniques d’examiner l’épave sous l’eau et de récupérer les pièces les plus intéressantes. BRIXMIS a assuré la permanence de la liaison à la SRE de Potsdam ainsi qu’une présence constante au bord du lac aux côtés des Soviétiques. Les archives de la Mission britannique évoquent un grand nombre de bouteilles de cognac vidées par les Soviétiques à cette occasion.

 

Voici comment se sont déroulés les évènements : Le 8 avril, deux jours après le crash, les corps des deux aviateurs sont rendus aux Soviétiques sur le pont de Glienicke. Le long week-end pascal, du vendredi 9, jour férié en Allemagne, au mardi 12 avril, fournit un excellent prétexte aux Britanniques pour faire traîner les choses. L’épave, quant à elle, n’est restituée que plusieurs jours après. Les Britanniques ont en effet profité de cette occasion unique et de ce laps de temps pour se livrer à une intense activité de recueil de renseignement. Le premier à intervenir n’était pourtant pas un spécialiste de la plongée mais un sous-officier armurier de la RAF, plongeur amateur seulement, qui placera des goupilles de sécurité pour désactiver les sièges éjectables que les pilotes russes n’avaient pas eu le temps d’actionner. Les plongeurs professionnels démontent ensuite le radar et l’un des réacteurs. Une partie de la carcasse hissée sur la barge, le tableau de bord et ses instruments sont photographiés sous toutes les coutures et un dessinateur double les clichés, le tout à l’abri des observateurs soviétiques bien sûr. Un échantillon du fuselage est découpé à la scie à métaux. Les parties intéressantes sont extraites, transbordées de nuit et envoyées à Farnborough pour y être examinées par des spécialistes avant d’être remises en place sur le ponton 36 heures plus tard ! A l’issue de plusieurs réunions entre BRIXMIS et la SRE, le ponton britannique rencontre le ponton soviétique au milieu du lac à l’endroit précis de la frontière, et l’épave de l’appareil est restituée aux Russes qui ont essayé de suivre toutes les opérations depuis la rive, les jumelles rivées aux yeux, visiblement frustrés d’en être réduits au rôle d’observateurs.

 

Au cours des années suivantes, les YAK 28P seront équipés de nouveaux radars. Aujourd’hui encore, une plaque de bronze apposée sur la rambarde du pont de la Heerstrasse rappelle cette tragédie. Elle souligne l’esprit de sacrifice de l’équipage soviétique décoré de l’ordre du drapeau rouge qui a volontairement dirigé son avion vers le lac pour éviter une catastrophe humaine. A Finow, un monument a été élevé à la mémoire du pilote et du navigateur. Il est encore visible de nos jours. Au musée de Finowfurt on peut admirer un YAK 28 R, une variante « Reco » de l’appareil qui s’est abattu dans un lac de Berlin-Ouest dans les années 60, engloutissant son équipage…

 

Patrick Manificat

 

Quelques images  de l'époque  autour de la récupération de l'épave. 

 

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Officiers Britanniques observant les opérations

 

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 La frustration des Officiers  de l'armée rouge

 

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La queue de l'avion sur le ponton de récupération

 

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Autres débris sur la barge

 

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Empennage du Firebar

 

 

(Photos extraites du document « BRIXMIS – A secret journey behind the iron curtain » édition du 18 janvier 2019 rédigé d’après des documents déclassifiés par le Squadron Leader Rod C. Saar MBE RAF Retired, ancien de BRIXMIS).

 

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Stèle en granit inaugurée à l’occasion du 10°anniversaire de la mort des deux aviateurs en 1976 et placée au pied du monument aux morts de la base de Finow.

 



[1] Le Squadron leader Rod Saar parle lui de YAK-25.

[2] D’après une source britannique, le pilote aurait demandé un atterrissage d’urgence sur la piste de Gatow en secteur britannique ce qui lui aurait été refusé par les autorités soviétiques.

[3] Section des relations extérieures chargée d’assurer la liaison entre les Missions militaires et l’état-major soviétique.

[4] Mission militaire soviétique de liaison.

 



16/03/2019
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