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« Schulter an Schulter (Epaule contre Epaule) » Episode 1

Rédacteur : Jacques Suspène.

 

 

                                           « Le Premier Secrétaire s’en mêle, Ulbricht écrit à Khrouchtchev… »

 

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Les relations entre les Allemands de l’Est (NVA, Stasi, Volkspolizei) et les Soviétiques (GFSA, KGB, GRU) n’ont pas toujours été au beau fixe en ce qui concerne la lutte « commune » contre les Missions Militaires Alliées de Liaison. Les slogans de la propagande « Schulter an Schulter » (Épaule contre épaule), la terminologie en vigueur pour se désigner mutuellement comme « Die Freunde » (Les Amis) n’ont pas toujours été vérifiés dans les documents comme sur le terrain.

 

Introduction :

Dans les deux épisodes de cet article seront repris beaucoup d’éléments figurant dans les bulletins  « Propousk » internes à l’AAMMFL (Amicale des Anciens de la MMFL) et/ou figurant, avec son aimable autorisation, dans le livre du Général MANIFICAT « Le Pont des espions sous l’uniforme » publié aux Editions Histoire&Collections.

 

L’incident de l’équipage du Commandant Claude LEGENDRE, diffusé récemment dans le Blog (13 avril 1969 : Un incident unique dans l’histoire des trois Missions), avait engendré des dissensions sévères entre les autorités soviétiques et est-allemandes.

 

 

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 (Ecusson de manche des « Missionnaires » français et Plaque d’immatriculation des véhicules de la MMFL)

 

« Nous manquons d’informations sur les négociations juridiques et politiques entre Allemands et Soviétiques à ce sujet. Et de la même façon, nous ne possédons aucun élément sur les débats entre Soviétiques tant à Moscou (au Comité Central du PCUS, au MID, à l’Etat-Major Général, au GRU et au KGB), qu’à Berlin (ambassade d’URSS auprès de la RDA) et à Wünsdorf (au GFSA). Mais, comme le laisse entendre le compte-rendu soviétique, et comme le montrent clairement les conditions de la détention de l’équipage, les Soviétiques ont hésité sur la position à adopter.

 

Finalement l’EMG, le GRU et le GFSA (Groupe des Forces Soviétiques en Allemagne) ont à l’évidence convaincu les politiques, que les accords bilatéraux de 1946-47 avec les Occidentaux fondant le statut des Missions devaient prévaloir sur les accords ultérieurs entre l’URSS et la RDA, comme ceux de 1949, qui reconnaissaient à celle-ci sa souveraineté, et de 1957, portant sur le stationnement des forces soviétiques en RDA et leur non-intervention dans les affaires intérieures allemandes. Selon cette interprétation, l’immunité judiciaire des membres des Missions devait être respectée…

 

 

La menace latente de mesures réciproques qu’auraient pu prendre les Alliés à l’encontre des 3 Missions Militaires Soviétiques en RFA a certainement constitué le facteur déterminant dans la décision politique prise par les Soviétiques de ne pas donner satisfaction aux revendications des autorités de la RDA… ».

 

Dans cet article vous verrez que dix ans plus tôt, un incident « classique » pour les « Missionnaires », s’est transformé en dissension entre les « Amis » et a engendré une « crise diplomatique » entre les trois Alliés occidentaux et les Soviétiques suivie de mesures coercitives  fortes à l’encontre des Missions Militaires de Liaison Alliées de Potsdam (MML).

 

 

 

 

Un incident symptomatique :

 

L’incident d’un équipage d’USMLM relaté ci-après a eu lieu le 10 juillet 1959. Il met en évidence le caractère très offensif de l’intervention et la volonté « d’émancipation » des services est-allemands vis-à-vis du GFSA (Groupe de Forces Soviétiques en Allemagne – RDA).

Walter ULBRICHT exploitera cet incident en adressant une lettre personnelle à Nikita KHROUCHTCHEV pour se plaindre des « agents-espions occidentaux » (il désignait ainsi les membres des Missions Militaires Alliées de Potsdam). 

 

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     (Plaque d’immatriculation des véhicules d’USMLM et écusson de manche des « Missionnaires » US)

 

L’incident :

 

Le chef de la mission américaine rend compte dans un document du 12 juillet 1959 de l’un des incidents les plus bizarres de l’histoire d’USMLM, un incident qui met en évidence le relâchement du contrôle soviétique sur la police de sécurité est-allemande :

 

Après un blocage plus ou moins de routine par des militaires est-allemands près d’une caserne de la défense antiaérienne à Frankenberg, l’équipage à trois d’USMLM fut escorté à la kommandantur de Karl-Marx-Stadt (aujourd’hui de nouveau Chemnitz).

Après la période d’attente habituelle, le chef de la kommandantur présenta un Akt (Protocole) citant un rapport des Vopos prétendant que des membres de l’équipage auraient photographié un objectif militaire à Marienberg.

 Après que le chef d’équipage ait rejeté comme d’habitude la demande du chef de la kommandantur de signer l’Akt et que celui-ci ait refusé comme d’habitude de lui remettre une copie de l’Akt non signé, l’équipage fut relâché.

Comme il se faisait tard, l’équipage demanda au chef de la kommandantur l’autorisation de passer la nuit à Karl-Marx-Stadt et son aide pour obtenir des chambres d’hôtel. Il donna rapidement son accord et réserva trois chambres individuelles pour l’équipage à l’hôtel « Chemnitzer Hof ».

 

Peu après 03h00, les trois chambres furent prises d’assaut par des groupes de trois à six Allemands de l’Est en tenue civile. Les intrus se présentèrent comme faisant partie de la police de sécurité est-allemande.

 Ils effectuèrent une fouille approfondie des chambres, y compris des vêtements, des portefeuilles et des effets personnels du personnel de la Mission.

À 03h30, le chef de la kommandantur arriva en déclarant qu’il était venu immédiatement dès qu’il avait eu connaissance de l’effraction. En sa présence, les membres du MfS (Ministère pour la Sécurité Intérieure) étalèrent et rassemblèrent tout l’équipement de l’équipage et les pellicules exposées.

En réponse aux protestations et manifestations d’indignation, le chef de la kommandantur répondit seulement qu’il avait, comme le chef d’équipage, des ordres et qu’il devait les exécuter. Ce commentaire fut entendu très souvent pendant les quelques heures qui ont suivi.

 Durant tout l’incident, les actions et les attitudes soviétiques étaient contradictoires et peu sûres d’elles, trahissant une certaine confusion. Rapidement, le chef de la kommandantur promit que l’équipement serait rendu avant le départ de l’équipage, une promesse qui sera discrètement oubliée par la suite.

Vers 04h00, les visiteurs quittèrent les lieux, les hommes de la Stasi emportant tout joyeux le matériel. Pour la première fois, les membres de la Mission furent alors autorisés à se réunir et à comparer leurs notes.

Ils s’accordèrent pour considérer que la priorité était d’avertir le chef de mission et tentèrent de téléphoner à la villa de Potsdam. Sans qu’ils en soient surpris, l’opérateur les informa que la liaison avec la villa était coupée (De tout temps les équipages affectés à la Mission peuvent confirmer qu’en dépit de décennies de progrès, la RDA a apparemment été incapable de résoudre le problème chagrinant de l’établissement d’une communication avec la villa de Potsdam : dans les premières phases d’un blocage ou d’un incident, la ligne est toujours coupée Généralement, le service ne peut être rétabli qu’après qu’un représentant de la kommandantur n’autorise officiellement l’équipage à passer un appel).

À 09h00, l’équipage fut escorté à la kommandantur, où il fut obligé de rester sous surveillance dans une petite pièce (jusqu’à ce que le chef d’équipage s’informât sur la nécessité de la présence d’un garde armé. Le chef de la kommandantur indiqua qu’il s’agissait d’une « erreur » et ordonna de le retirer).

Après une très longue journée, comprenant de nombreuses visites à la salle de détention de la part du chef de la kommandantur et de son adjoint, de demandes répétées pour appeler la villa et des refus répétés de la part du chef de la kommandantur, des assurances répétées que tout irait bien et qu’un simple coup de fil de plus devrait mettre fin à la farce, le chef de la kommandantur apparut à 17h00 en apportant un nouvel Akt révisé.

La nouvelle version comprenait ce qui suit : “L’exploitation des objets saisis lors de la fouille a révélé que les membres de la Mission emportaient du matériel d’espionnage, dont un équipement photo à longue portée et des cartes, dans le but d’espionner l’armée est-allemande et l’armée soviétique”.

Le chef d’équipage refusa de signer et demanda un reçu du matériel confisqué. Un policier est-allemand apparut comme par enchantement, apportant un reçu officiel. Il demanda que le chef d’équipage apposât sa signature sur le reçu. Après une discussion brève mais sarcastique sur la finalité d’un reçu et quelle signature devrait y figurer, l’équipage fut autorisé à rejoindre Berlin-Ouest, sans matériel et sans reçu.

 

Les suites de cet  incident symptomatique

 

1/ Comme relaté dans un document US du 03 novembre 1959, le commandant R , chef d’équipage, fut déclaré persona non grata.

 

2/ Le 03 novembre, le chef de la Section des Relations Extérieures (SRE) informa le chef d’USMLM qu’en raison de son implication dans l’incident de Karl-Marx-Stadt, le quartier général du GFSA avait décidé de ne pas lui délivrer d’accréditation, qu’il n’était pas admissible qu’il continue à voyager en RDA et qu’il espérait qu’USAREUR (Commandement US en Europe) ne jugerait pas nécessaire de le proposer à nouveau comme membre de la Mission.

 

3/ Un rapport d’USAREUR de 1961, basé sur le débriefing d’un transfuge du MfS, indiquait qu’à l’époque où l’incident avait eu lieu, le service du MfS en charge du harcèlement des Missions menait des opérations dans une large mesure à son initiative, et non à l’instigation du GFSA ni avec son consentement. Dans le cas mentionné ci-dessus, l’efficacité des Allemands de l’Est, la confusion et le manque de sûreté de soi dont les participants soviétiques ont fait preuve, suggèrent qu’il s’agissait en fait d’une opération propre au MfS, ni initiée ni approuvée par le GFSA.

 

Commentaires

 

Dans cet épisode 1, vous venez de découvrir que cet  incident a déjà fait « s’affronter » ces « deux Amis » et combien les activités des Missions Militaires Alliées de Potsdam ont toujours irrité au plus haut point les autorités est-allemandes.

 

Ce plus haut point sera atteint, il y a 40 ans, le 22 mars 1984 par la mort de l’Adjudant-Chef Philippe MARIOTTI de la MMFL tué dans une embuscade montée par la Stasi.

 

Vous comprenez ainsi, au fil des articles du Blog, combien notre métier de « Missionnaires » était passionnant mais combien nous nous devions aussi d’être en permanence vigilants. Malheureusement pour nous, quelquefois la chance tournait et nous quittait, parfois…avec de si tragiques conséquences.

 

Dans l’épisode 2  vous découvrirez certains passages de la lettre du Premier Secrétaire du Parti socialiste de la RDA, Walter ULBRICHT au Camarade N. S. KHROUCHTCHEV pour se plaindre des activités des MML et réclamer aux « Amis » du GFSA des actions encore plus fermes à leur encontre.

 

Dès sa création le 8 février 1950, le ministère de la Sécurité d’Etat (Mfs) s’intéressa aux missions de Potsdam. Dans une première directive connue en date du 2 mars 1955, le Général Erich MIELKE alors adjoint au Ministre, « donne de l’élan » à ses subordonnés afin qu’ils améliorent sensiblement la lutte qu’ils mènent contre les missions de Potsdam. Son arrivée à la tête  de ce ministère (de 1957 à 1989) provoqua un combat sans merci de cet organisme contre les Missions.

 

 

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(Président du SV Dynamo de 1953 à 1989 le chef de la Stasi aimait les sportifs mais détestait les Missions Alliées)

 

Au fil des ans et des événements, les mesures répressives se durcirent effectivement à l’encontre des MML Alliées et demandèrent aux Missionnaires une vigilance et une mise en œuvre de procédures sécuritaires de plus en plus importantes.



28/03/2024
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