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DES RIVES DE L’ELBE AUX TERRILS DU DONBASS

Par Daniel Pasquier

 

Fin juillet 2014, je rentre à Berlin après un séjour de trois semaines au Kirghizistan et un trek solitaire dans les Tian Shan (les monts célestes). Je viens juste de poser mon sac à dos dans le couloir de notre appartement quand retentit la sonnerie du téléphone. Ma femme décroche puis se tourne vers moi : « c’est pour toi, le ministère des Affaires étrangères ! ».

 

Je ne suis pas vraiment surpris puisque je figure sur la liste des observateurs internationaux du Quai d’Orsay depuis 2010, date à laquelle j’ai posé ma candidature et passé à ma demande et avec succès le test de langue russe. Cela m’a permis d’observer plusieurs élections en Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan…Mon interlocuteur que je connais bien va droit au but : « mon colonel, êtes-vous volontaire pour rejoindre la mission d’observation de l’OSCE à la frontière russo-ukrainienne dans le Donbass ? ». Je réponds par l’affirmative non sans m’enquérir de la date de mise en place. La réponse fuse : sous huit jours !

 

Ensuite, tout est allé très vite : entretien téléphonique avec un représentant de l’OSCE/ODHIR[1], passage éclair à Paris pour récupérer mon passeport diplomatique puis Roissy CDG, Moscou Cheremetièvo et enfin Rostov sur le Don, terre historique des cosaques. Je fus accueilli par un chauffeur tadjik qui me conduisit jusqu’à la ville de Kamensk Chakhtinski à 120 km au nord et à proximité de la frontière ukrainienne. C’est là que se trouve le PC de la mission d’observation de l’OSCE.

 

Déployés sur les postes-frontières de Goukovo et Donetsk Izvaryne, les dix- huit observateurs internationaux contrôlent en binôme, nuit et jour, les mouvements sur ces deux check-points et contribuent à réduire les tensions.

 

Au cours de ce séjour dans le Donbass, les savoir-faire acquis à la MMFL vont s’avérer très utiles : techniques de recueil du renseignement en milieu hostile, cibler les zones d’intérêt particulier, identifier les matériels militaires, connaissance de la langue et de la mentalité russes. Sans attendre, je mis à profit mes dernières heures avant mon départ pour effectuer, sur Google Earth, une première reco terrain.

 

L’agglomération de Kamensk Chakhtinski est située en bordure de l’autoroute M4, axe Nord/Sud qui relie Moscou à Krasnodar via Rostov sur le Don. C’est là que stationne le district militaire sud, fort de trois armées et d’éléments organiques dont une brigade d’assaut par air, une division parachutiste et deux brigades de forces spéciales. Certaines unités sont à quelques encablures de la frontière ukrainienne.

Kamensk, où je vais vivre sept mois, possède une gare ferroviaire avec une importante zone de triage et ce qui me semble être à première vue un quai d’embarquement qui jouxte une caserne où sont parqués de nombreux véhicules. Une fois sur place, il s’avérera que cette caserne est occupée par un régiment du génie.

 

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Sur l’autoroute M4

 

Arrivé à destination, premier clin d’œil du destin : mon partenaire assigné, Dietmar, est un Allemand de l’Est de ma génération. Nous faisons connaissance dans la Toyota lors de notre premier déplacement vers le poste de frontière de Donetsk Izvaryne. Dietmar était capitaine de la Volkspolizei, chef du district d’Halberstadt ! Cela ne nous a pas empêchés de lier une sincère amitié et de travailler dans la bonne humeur. Chaque binôme opère 36 heures sur un des deux postes-frontières et bénéficie ensuite d’une récupération de même durée. Le chef de mission désigné pour un an est un Français, en poste permanent à l’OSCE à Vienne, capitaine de réserve et excellent russophone. Il a effectué un séjour de six mois en Afghanistan. Il était ravi de voir débarquer un ancien de la MMFL quand une majeure partie des observateurs étaient des douaniers professionnels sans aucune culture militaire.

 

En été 2014, la guerre fait rage dans le Donbass, dans les républiques auto-proclamées de Lougansk et de Donetsk. Elle oppose l’armée ukrainienne aux milices pro-russes, les opoltchensi[2]. Les forces armées russes sont massivement déployées entre Kamensk-Chakhtinski et la frontière ukrainienne ; elles sont officiellement en manœuvres. Sur le quai d’embarquement précédemment cité arrivent régulièrement des trains militaires mais aussi des wagons voyageurs avec la troupe et ses officiers. Cette activité intense durera jusqu’en novembre 2014 avant de ralentir considérablement. Dès le début 2015, la mission perdra de son intérêt et ne sera plus qu’une routine quotidienne.

 

Comme à Potsdam, la collecte d’informations portait sur les activités opérationnelles militaires mais aussi sur l‘état d’esprit des populations ukrainiennes qui traversaient quotidiennement la frontière soit à titre de réfugiés soit pour se ravitailler en vivres dans les supermarchés.

 

Le recueil d’informations à caractère militaire impliquait une prudence sans faille dans une ville de province où police municipale et police ferroviaire étaient très présentes. Je m’étais donc fixé des règles strictes pour mes séances de running : aucune photo, pas d’observation statique, mémoriser sans prendre de note, toujours avoir un prétexte justifiant le cas échéant ma présence sur les lieux. Cette prudence était d’autant plus nécessaire qu’après un séjour à la MMFL puis à l’UFV[3] comme chef d’équipe « Russie » dans le cadre du traité FCE[4] et du document de Vienne, les Russes devaient disposer de bonnes informations à mon sujet et comme le proverbe russe l’affirme : « рыбак рыбака видит издалека » ![5]

 

Ainsi, pendant de longues semaines, à Kamensk ou bien sur les itinéraires menant aux deux postes frontières, j’ai observé avec un enthousiasme et des réflexes de missionnaire de nombreux matériels : T90, T64[6], BMP2, 2S9 Nona, 2S19, 2S7, un train de six SA 11 (TELAR et véhicules associés), MTLBu ainsi que des KAMAZ Typhoon en auto-école sur la M4.

 

 

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Canon automoteur 2S 7 (janvier 2015) Autoroute M4 au nord de Rostov sur le Don
 

Les mouvements entre un quai d’embarquement et une zone de déploiement s’effectuaient sans jalonneurs, ce qui provoquait de gros embouteillages où s’entremêlaient pêle-mêle et dans la plus grande indiscipline blindés et véhicules civils klaxonnant pour manifester leur impatience. Quel contraste avec les longues colonnes d’auto-école soviétiques et le dispositif de jalonneurs dans le triangle de Lübben, où le chauffeur est-allemand devait attendre patiemment, au volant de sa Trabant ou de sa Wartburg, l’écoulement des colonnes !  Personnellement, j’étais ravi de revenir vingt-cinq ans en arrière pour décompter un convoi, un plaisir que Dietmar, mon équipier allemand, ne semblait pas totalement partager !

 

  Le renseignement d’ambiance était obtenu en grande partie à la sortie des postes frontières. Il était en effet interdit aux observateurs d’adresser la parole à qui que ce soit à l’intérieur même du poste, sous prétexte de ralentir le trafic !  Entre août et octobre 2014, j’ai interviewé une centaine de personnes : Ukrainiens en transit ou en situation de réfugiés, chauffeurs de taxi, mais aussi quelques combattants volontaires, les opoltchensi, partant se battre dans la cuvette de Debaltsevo, décontractés et sourire aux lèvres ! Parmi eux, beaucoup de jeunes gens, parfois des filles et beaucoup de Cosaques du Don, reconnaissables à leur chapka à fond rouge et à vrai dire assez méfiants et pas très loquaces !

 

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Combattants volontaires russes de retour après une mission en République de Lougansk (poste-frontière de Donetsk Izvaryne)

 

De mes contacts avec toutes ces personnes, il ressort, à quelques exceptions près, un sentiment très favorable envers la Fédération de Russie. Il est vrai que cette dernière n’a pas ménagé ses efforts en été 2014 pour accueillir les vagues de réfugiés fuyant les bombardements de l’artillerie ukrainienne : camps d’hébergement temporaires à proximité de la frontière, accueil des familles dans l’oblast de Rostov y compris la scolarisation des enfants, distribution de vêtements et de repas au sein des municipalités. Au cœur de cette organisation mise en place en des délais très courts, le MTCHS[7] russe ou ministère des situations d’urgence, a joué un rôle clé. C’est lui qui a aussi mis sur pied les convois d’aide humanitaire au profit des populations qui ont choisi de rester à Lougansk et Donetsk. J’ai pris part au contrôle de plusieurs convois sur le poste frontière d’Izvaryne, conjointement avec les agents du FSB et les douaniers russes.

 

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Convoi d’aide humanitaire du MTCHS russe au poste-frontière d’Izvaryne (Février 2015)
 

Cette mission fut pour moi la dernière, mettant un terme à près de trente années passées dans la filière du renseignement et des relations internationales. Elle m’a permis de vérifier que je n’avais presque rien perdu des réflexes et savoir-faire acquis dans mes affectations précédentes. Elle a aussi enrichi mon expérience personnelle :  à titre d’exemple, je n’avais jamais été le témoin de colonnes de réfugiés, fuyant un conflit avec un minimum de bagages, comme cette enseignante universitaire, proche de la retraite, franchissant la frontière avec une petite valise et… une cage abritant son perroquet !

 

Enfin, comment ne pas évoquer le réveillon du 31 décembre 2014 quand le chef de mission m’a rejoint sur la frontière ? Le МАПП[8] était presque désert. Peu avant minuit, quelques pétards éclatent au poste de garde et près du portique douanier. Nous sortons et pendant quelques minutes, nous fêtons la nouvelle année avec les gardes-frontière du FSB et leurs collègues douaniers (таможники), en échangeant nos vœux dans un froid glacial et en dégustant du saucisson français, du cognac arménien et du chocolat russe « Babaevski » ! Moment inoubliable qui m’a rappelé certains instants de fraternisation avec nos interlocuteurs soviétiques de la SRE[9] à Potsdam.
 
 Daniel Pasquier
 
 
 
 
[1] “Office for Democratic institutions and human Rights”, localisé à Varsovie (Pologne)
[2] Ce terme vient du nom Opoltchenie (ополчение) qui désigne une milice populaire. Cette tradition existait du temps de l’empire russe et de l’Union Soviétique.

[3] Unité Française de Vérification implantée sur la base de Creil.

[4] Traité sur les Forces conventionnelles en Europe.

[5] « Les compères se reconnaissent de loin ! »

[6] Observation en novembre 2014 d’une vingtaine de T64 assez anciens, sans doute destinés aux milices du Donbass.
[7] Министерство по чрезвычайным ситуациям. Cette formation peut être comparée à notre sécurité civile.

[8] «  многосторонний автомобильный пункт пропуска » : appellation réglementaire russe pour un poste de contrôle frontalier pour les véhicules.

[9] SRE : section des relations extérieures assurant la liaison entre les missions alliées de Potsdam et le Haut commandement soviétique de Wunsdorf.



09/12/2020
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