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Bundeswehr et NVA, face-à-face pendant la guerre froide - 2° partie

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T 72 de la NVA sur piste tactique

 

 

Au sein même de l’armée, l’influence du parti était représentée par les officiers politiques représentés à tous les niveaux. Au nombre d’environ 6 000 dans la NVA, ils étaient du même moule que les commissaires de l’armée rouge du temps de la Révolution russe. Tout dévoués à la cause de l’endoctrinement et bien que subordonnés à leurs commandants d’unité, ils avaient beaucoup de poids, ils pouvaient toujours s’adresser au niveau supérieur de commandement et demander l'annulation d'une décision pour laquelle ils étaient en désaccord. Pour cette raison et parce qu’un officier politique avait toujours la possibilité de signaler une faute, les commandants d’unité les traitaient avec beaucoup d'égards. Comme dans les autres armées du Pacte de Varsovie, ils veillaient au moral et au bien-être des soldats de leur unité. L’officier politique élaborait le calendrier des permissions. Si un soldat avait des difficultés personnelles ou rencontrait un problème financier, il allait voir le responsable politique et non son commandant, qui était généralement considéré comme inaccessible. Des questions qui, dans les armées occidentales, étaient de la responsabilité du commandement, étaient traitées par les  responsables politiques au niveau du bataillon et au-dessus. Les chefs de corps étaient totalement dépendants de leurs officiers politiques en ce qui concernait le soin de leurs troupes si bien qu’après la chute des régimes communistes des pays du Pacte de Varsovie, les officiers politiques changèrent de noms mais restèrent en poste. Ils devinrent responsables de "l'éducation civique" au lieu de l'endoctrinement politique; les noms des écoles changèrent : l’Académie Lénine à Moscou devint « l’Académie humanitaire » et l’Institut militaire et politique Wilhelm Pieck de Berlin devint "l'Institut d'éducation civique". Quant au cours de marxisme-léninisme, il disparut au profit de celui des sciences sociales. Mais tous les officiers remplissant les fonctions de responsables politiques, restèrent néanmoins en place sous un nom différent dans les armées de tous les pays de l’ex-Pacte de Varsovie, à l'exception de la RDA.

 

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Défilé sur la Karl Marx Allee Berlin-Est

 

Les opinions diffèrent quant à savoir si ces officiers étaient de bons politiques qui autrement auraient été de mauvais militaires ou s’ils représentaient l’élite cultivée, choisis pour leur intelligence et leurs compétences en communication. Force est de reconnaître qu’ils ont été parmi les premiers à comprendre l’impact du mouvement Die Wende sur la NVA et à tenter quelque chose pour mettre la NVA en phase avec une société en pleine mutation.

Que ces officiers aient été bons ou mauvais, il reste que le système leur a permis de se glisser insidieusement entre le commandant et le soldat pour orienter la loyauté du soldat vers le parti plutôt que vers le commandement. Le chef militaire, ainsi déchargé du souci du bien-être de ses troupes, pouvait se consacrer tout entier à sa mission tactique.

 

 

Le concept du commandement dans la NVA était inspiré du modèle soviétique. Ordres et directives en provenance du haut commandement laissaient peu d’initiative à l’officier, encore moins au sous-officier et aucune au soldat. Les grades paraissaient dévalués en comparaison avec les armées occidentales. Il y avait pléthore d’officiers supérieurs qui accomplissaient parfois des tâches sans rapport avec leur grade, comme gérer un foyer ou un magasin de fourrier. Le grade correspondait davantage à un niveau de solde et un officier pouvait conserver le même poste tout en s’élevant en grade.

 

Mais quelle que soit la frustration personnelle qu’un officier de la NVA ait pu ressentir au sein d’un tel système, il convient de souligner que le corps des officiers était une classe privilégiée au sein de la société. Il était prioritaire en matière de logement, avait accès à des économats particuliers, bénéficiait  de récompenses et de primes qui faisaient grimper son salaire au-dessus de celui de ses homologues civils. Il partait à la retraite avec une pension appréciable, pouvait trouver un emploi civil pour l’augmenter et avait accès aux lieux de vacances gérés par l’État.

 

Ce statut privilégié se traduisait toutefois par un isolement quasi total du monde civil et le coupait de toute source d’information autre que celle fournie et approuvée par l'Etat, et aussi par de longues heures de travail et une soumission à un contrôle très intrusif. Les familles des militaires vivaient habituellement dans des quartiers distincts et il leur était interdit de regarder la  télévision occidentale ou d'avoir des contacts avec des Allemands de l'Ouest.

De nombreux anciens officiers de la NVA insistent sur le fait qu'ils se sentaient tenus de ne pas la regarder alors que les civils ne s’en privaient pas. En tout cas, pour un officier, être surpris par un des nombreux informateurs de la sécurité d’Etat (Stasi) en train de converser sur des informations disponibles uniquement à l'Ouest, ou pour avoir regardé ou écouté des émissions occidentales, tout cela signifiait la fin de sa carrière. Le commandement de la Bundeswehr a été surpris par le nombre d'informateurs de la Stasi dans le seul corps des officiers de la NVA. On estime à 20% le nombre des ex-officiers de la NVA qui avaient pourtant été sélectionnés pour une carrière ou un service de longue durée au sein de la Bundeswehr mais qui ont été obligés par la suite de démissionner, après les résultats d’une enquête de la commission Gauck, chargée d’examiner tous les fichiers de la sécurité d’Etat et de découvrir leur lien avec la Stasi.

 

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La direction de la Stasi chargée du suivi de la NVA, avait une présence officielle jusqu'au niveau du régiment et des informateurs dans les compagnies et les sections. Même un soldat qui n'était pas un informateur se sentait obligé de signaler les infractions car il craignait que l'autre personne ne soit un informateur qui l’accuserait de ne pas avoir signalé un incident. L’écoute électronique était également répandue et facilitée par le regroupement des logements des officiers. Les observateurs occidentaux ont été étonnés de la complaisance avec lequel une telle écoute, connue des « cibles », a été acceptée.

 

85% du personnel de chaque unité de la NVA était maintenu en alerte. Les officiers qui n’étaient pas en service pouvaient être alertés par des sirènes dans les zones d'habitation et devait rallier leur unité dans les vingt minutes. Tous les véhicules avaient les pleins faits et ils étaient parés avec les munitions de combat en permanence, car l’unité devait être en mesure de quitter la garnison en une ou deux heures; et la plupart des unités pouvaient le faire encore plus rapidement. On peut douter de la capacité de la Bundeswehr à en faire autant en particulier un week-end ou pendant les vacances, mais cette capacité avait un prix très élevé. Le haut degré de préparation à la guerre de la NVA, disponible 24 heures sur 24, signifiait peu de temps libre pour les soldats, les sous-officiers ou les officiers. Les permissions planifiées pouvaient être annulées à la dernière minute si la maladie ou d’autres motifs d’absence réduisaient les effectifs à 85%.

L'attaque de l'OTAN pouvant arriver au moment le moins attendu, un accent particulier était mis sur la disponibilité opérationnelle pendant les vacances comme celles de Noël. Mais il existait sans doute d’autres raisons pour maintenir un tel régime de préparation à la guerre.

Il était tout aussi important d'occuper des officiers et des hommes à des tâches quotidiennes qui les empêchaient de remettre en question un système qui exigeait autant de sacrifices. Cet accent mis sur la préparation a forcément isolé les soldats de la population, tout comme le souci poussé à l’extrême de la préservation du secret, empêchant la population d’entrer dans les casernes et allant jusqu’à modifier les cartes géographiques.

 

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La fin:  on conserve le matériel mais on change d'uniforme… 

 

C’est ainsi que pendant quarante ans, deux forces armées très différentes se font fait face de part et d’autre de la frontière interallemande. Chacune cherchait, à sa manière, à faire partie de la société qu’elle défendait. La rapidité des événements qui ont précédé et suivi la chute du mur en novembre 1989, conduisant à l’unification, a pris les deux armées au dépourvu, mais celle qui était coupée de la réalité pendant tant d’années en a beaucoup plus souffert que l’autre.

 

Patrick Manificat

Synthèse d’un mémoire de 60 pages intitulé « Mission in the East » rédigé par le colonel Mark E. Victorson, US Army, et publié dans « The Newport Papers » du Naval War College en 1994 et traduit par mes soins.

 



20/04/2019
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