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La Stasi et la vie quotidienne des Allemands de l’Est

 

La Stasi et la vie quotidienne des Allemands de l’Est

 

 

 

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Devant le siège de la STASI - Ministerium für Staatssicherheit, MfS

 

 

Avec 91 000 membres et 173 000 collaborateurs officieux (Inoffizielle Mitarbeiter ou IM autrement dit des « honorables correspondants »), effectifs recensés en RDA au moment de la chute du mur, la Stasi disposait d’un pouvoir véritablement tentaculaire[1] : un agent de la Stasi pour 180 citoyens ! A titre de comparaison, les effectifs de la Gestapo durant la deuxième guerre mondiale étaient « seulement » de 32 000  dont 18 500 étaient des agents permanents. L’emprise de la Stasi sur la population de la RDA (16 millions d’habitants en 1989) était plus étroite que celle de la Gestapo sur la population du IIIe Reich (67 millions d’habitants en 1945). En plus des IM, la Stasi pouvait compter sur les Auskunftspersonen (AKP) répertoriés comme des « fournisseurs d’informations ». Saalfeld (Thuringe) par exemple ne comptait que 745 IM mais 3 335 AKP, principalement des membres du parti SED. Les historiens de la réunification ont calculé qu’à Rostock, 18% de la population avait offert ses services à la Stasi. Certaines sources avancent d’ailleurs le chiffre de 2 millions d’Allemands de l’Est qui auraient collaboré, volontairement ou sous la contrainte, avec cet organisme.

 

 

 La société est-allemande était à la fois militarisée[2] et sous surveillance, à telle enseigne que personne ne pouvait faire entièrement confiance à son voisin et parfois même à un membre de sa propre famille. Rien qu’à Berlin-Est, dans le quartier de Lichtenberg, 41 bâtiments étaient occupés par la Stasi. Après la découverte du contenu des sous-sols du bâtiment berlinois dédié aux communications et abritant le centre nerveux de la police secrète qui reliait toutes les unités de la Stasi mais connectait  aussi Erich Mielke à ses maîtres du KGB, on peut affirmer avec le BStU[3] et comme l’a écrit le Sunday Times dans son article du 25 novembre 2018 que les liens avec le KGB et le contrôle exercé par les Soviétiques sur les activités de la Stasi n’avaient encore jamais été révélés au grand jour. De son côté le New-York Times décrit la Stasi comme « sans doute la plus sophistiquée et la plus élaborée des organisations d’espionnage jamais créées », une organisation qui a pris le temps de constituer plus de 5 millions de dossiers sur ses propres citoyens.

 

Dans cet état policier, un simple citoyen n’était pas libre de circuler d’un district (Bezirk) à un autre sans une autorisation particulière. Il était impossible de se sentir à l’aise au milieu d’un groupe sans ressentir la crainte que l’une de ces personnes émarge à la Stasi. Chaque quartier et chaque rue possédait un registre des visiteurs qui était régulièrement visé par le responsable  local. Les Allemands de l’Ouest venant rendre visite à leurs parents à l’Est devaient pointer au commissariat de police local à leur arrivée comme à leur départ, et s’acquitter d’une taxe à régler en D-Mark pour chaque jour de présence en RDA.

 

 

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 les archives de la STASI (INA FR)

 

 

Certaines denrées étaient très rares : les bananes et les oranges ne faisaient leur apparition qu’à l’occasion de Noël ou de la Foire de Leipzig. La plus grande partie des productions étaient exportées vers l’URSS. Il fallait attendre au moins 10 ans pour prendre possession d’une Trabant à moins d’être un membre important du Parti désireux d’acquérir une Wartburg. Un seul parti, le Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED), dirigeait le pays sans partage après la fusion imposée par l’URSS des partis socialiste (SPD) et communiste (KPD). Pour la façade, le régime avait laissé subsister quatre autres partis : chrétiens démocrates, libéraux, paysans et nationaux. Bien encadrés dans leurs statuts et leurs activités, ces partis formaient aux élections une liste unique dite du Front national dont la composition déterminait à l’avance celle de l’assemblée du peuple. Il existait des magasins d’Etat bien achalandés réservés aux privilégiés du régime qui, eux, pouvaient détenir une arme de chasse et s’en servir lors des parties de chasse organisées sur des terres d’autant plus giboyeuses que le gibier non plus ne pouvait pas quitter le territoire. Si un évènement particulier amenait des visiteurs étrangers dans une localité, les autorités faisaient venir des districts voisins de quoi garnir les vitrines. Regarder la télévision de l’Ouest pour admirer les bienfaits du monde capitaliste aux portes de la RDA était prohibé et le Schwarze Kanal s’efforçait de démonter systématiquement la « propagande » de l’Ouest. Ceux qui exprimaient un point de vue contraire à celui du régime pouvaient se retrouver en prison et leurs enfants n’auraient jamais accès à l’université. Le souci de l’environnement n’existait pas et la pollution était particulièrement impressionnante autour des usines, des centrales ou des mines de lignite. Les gens étaient pauvrement vêtus. Les routes étaient mal entretenues, les bâtiments lépreux. Lorsque la firme Opel a décidé de construire une usine d’automobiles à Eisenach après la réunification en 1990, plutôt que d’aménager les bâtiments existant, les nouveaux dirigeants ont préféré tout raser, tant les installations étaient vétustes. Elles avaient pourtant vu construire 1 672 735 véhicules en 36 ans d’existence, dont la fameuse Wartburg remplacée aujourd’hui par la Corsa.

 

 

La vie quotidienne des citoyens était contrôlée par le régime dès l’enfance. Depuis le jardin d’enfant jusqu’à la vie active, et même jusqu’à la retraite, au prétexte du développement de la personnalité socialiste, le régime s’emparait de l’individu au nom de la solidarité du peuple : pionniers, jeunesse allemande libre (Freie Deutsche Jugend ou FDJ), société pour le sport et la technique (Gesellschaft für Sport und Technik ou GST), service militaire, milice ouvrière constituaient autant d’étapes obligatoires pour les garçons comme pour les filles. La Stasi ouvrait un dossier pour tous ceux qui s’écartaient du droit chemin : « Porte des vêtements de l’Ouest », « Ecoute de la musique Punk », « montre une attitude pacifiste »…

 

 

Les abréviations GM et BM trouvées dans les dossiers ont pour un temps intrigué les chercheurs au lendemain de la chute du mur. En fait, les individus étaient qualifiés de Gute Menschen (cotation la plus élevée) ou de Brauchbare Menschen (personnes utilisables) selon leur attitude, leur potentiel et les informations qu’ils étaient susceptibles de communiquer. Les GM étaient parfois rémunérés ou se voyaient remettre un petit cadeau mais ils n’avaient pas de noms de code (pseudonymes) ni d’officier traitant comme les IM. Pour tous, jugement des pairs, critique et autocritique émaillaient le cours de la vie. La dénonciation était monnaie courante et considérée comme une preuve de loyauté. C’est ainsi que ceux qui s’abstenaient lors d’une élection étaient dénoncés nominativement à la police. A la décharge de tous ces informateurs occasionnels, ils agissaient souvent ainsi pour se protéger eux-mêmes.

 

 

D’un autre côté, pour ceux qui n’avaient pas affaire à la police d’état, il faut reconnaître que tous avaient un emploi, les soins et l’éducation étaient gratuits, les crèches nombreuses, la culture accessible à tous, comme les concerts ou l’opéra à des prix tout à fait modérés. Du même coup, les besoins étaient moindres. L’artisanat était souvent de qualité, comme les objets et les jouets en bois, les figurines de porcelaine ou le cristal. Les missionnaires les appréciaient mais, chaque fois qu’un membre d’une mission alliée entrait chez un commerçant, sa visite était suivie de celle de la Sécurité d’état qui interrogeait le propriétaire du magasin.  Enfin à la décharge des habitants de RDA, il faut garder à l’esprit que cette partie de l’Allemagne a vécu pendant 12 ans sous le régime nazi avant d’en subir un autre encore plus policier et tout aussi militarisé durant 44 ans...

 

Patrick Manificat

 

Sources : archives de la MMFL et archives de BRIXMIS communiquées à l’auteur par le Squadron leader Rod Saar, archiviste de l’association et auteur d’un article sur le même sujet.

 



[1] Sans compter sa présence massive en RFA par le biais des réfugiés jusqu’aux plus hautes sphères de l’Allemagne fédérale.

[2] 120 000 NVA, 47 000 Grenztruppen, 500 000 Kampfgruppen et 20 000 Vopos.

[3] Bundesbeauftragte für die Unterlagen des Staatssicherheitsdienstes der ehemaligen Deutschen Demokratischen Republik (littéralement « mandataire fédéral pour la documentation du service de sécurité de l'État de l'ex-République démocratique allemande ») ou BStU.

 

 

  

 

 

              Stasi: la vie sans liberté et sous la surveillance de l'état  



06/04/2019
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