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SAKHALIN ET ILES KOURILES FEDERATION DE RUSSIE Juillet 2019

SAKHALIN ET ILES KOURILES

FEDERATION DE RUSSIE

Juillet 2019

 

Baignées par la mer d’Okhotsk et l’océan Pacifique, l’ile de Sakhaline et les iles Kouriles sont des terres lointaines : sur la place Lénine, au centre de Yuzhno-Sakhalinsk, un panneau rappelle que Moscou est à 10450 km ! Malgré cette distance, depuis la fin de la conquête de la Sibérie et de l’Extrême Orient, souvent appelé le Far East par analogie au Far West américain, ces territoires ont été au cœur de l’histoire mais aussi de la littérature russe : en 1889, Anton Tchekhov visite cette ile puis rédige son fameux livre « l’ile de Sakhaline » dans lequel il décrit les conditions de travail inhumaines des bagnards sur ce lieu de déportation. L’ouvrage suscitera un vaste émoi parmi les intellectuels russes.

  1. Une histoire mouvementée

Ces iles, situées sur la ceinture de feu du Pacifique, ont souvent été touchées par de violentes secousses telluriques mais pas seulement : les soubresauts de l’histoire ne les ont pas épargnées. Aux dix-neuvième et vingtième siècles, les conflits périodiques entre la Russie et le voisin japonais ont à plusieurs reprises déplacé la frontière entre ces deux Etats, depuis le premier accord de Shimoda, signé en 1855. De 1905 (fin de la guerre russo-japonaise) jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, la partie sud de Sakhaline est totalement sous contrôle japonais : c’est la période dite de Karafuto qu’illustre parfaitement l’architecture de l’actuel musée ethnographique de Yuzhno-Sakhalinsk.

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Musée ethnographique sur l’avenue des Communistes à Yuzhno-Sakhalinsk

 

En 1945, la Russie déclare la guerre au Japon et reprend le contrôle de Sakhaline et des iles Kouriles. Depuis la situation est restée inchangée et il est probable qu’elle le restera malgré les revendications nippones, car les iles Kouriles confèrent à la Russie bien des avantages, dans les domaines de la circulation maritime, de la défense et de l’économie.

En premier lieu, Moscou jouit là d’une ouverture sur le Pacifique tout au long de l’année, réglant ainsi le problème des eaux en partie gelées au large du Kamtchatka. En outre, le chapelet des Kouriles, qui s’étend du Kamtchatka à l’ile japonaise d’Hokkaïdo, ferme l’espace maritime de la mer d’Okhotsk, qui demeure ainsi une prérogative russe en matière de circulation et d’exploitation des ressources naturelles.

Ensuite, les iles constituent un positionnement stratégique dans les domaines de défense et de surveillance, à proximité du Japon où stationnent 50 000 militaires américains. Les forces armées de la fédération de Russie sont essentiellement déployées sur les iles de Itouroup[1] et Kounashir[2] et leur renforcement est permanent : chars T80, systèmes de défense antiaérien S400 et systèmes antinavires K300 BASTION et BAL. Les unités de garde côtes (Береговая охрана) sont également très présentes et bien équipées.

 

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Bâtiment des garde-côtes dans le port de l’ile de SHIKOTAN



[1] C’est dans la baie d’Itouroup, en novembre 1941, que la flotte japonaise s’est rassemblée, à l’abri des regards ennemis, avant de lancer son assaut dévastateur sur la base américaine de Pearl Harbour.

[2] Lors d’une excursion touristique, j’ai pu observer sur l’ile de Kounashir, à Lagunoye, un important casernement avec de grands et récents hangars. Sur le parking étaient stationnés une dizaine de blindés légers et chenillés MTLB. En face du casernement se situe un vaste terrain d’exercice (tankodrome) dont les pistes étaient fraichement roulées.

 

 

 

 

 

Enfin, les eaux territoriales russes autour de ce chapelet d’iles regorgent d’une part de minerais et métaux rares dont certains sont nécessaires à la fabrication des moteurs d’avions et d’autre part de ressources halieutiques considérables.

Il faut également rappeler qu’un récent sondage d’opinion, réalisé en 2018 par l’institut russe indépendant LEVADA, a montré que 74% des Russes étaient fermement opposés à la rétrocession des iles au Japon. Sur les iles de Sakhaline, Shikotan et Kounashir, les drapeaux russes, les rubans de saint Georges sont légion.

Néanmoins, les autorités de deux pays s’efforcent de trouver un terrain d’entente et d’apaiser les tensions. Vladimir Poutine et le premier ministre japonais Shinzo ABE se rencontrent régulièrement, à Moscou, à Tokyo ou bien lors des sommets internationaux (G20, APEC).  Depuis 2018, des négociations sont en cours pour créer une zone « visa free » entre Sakhaline, les Kouriles et l’ile japonaise d’Hokkaido. Parallèlement, des projets de coopération économique sont à l’étude en particulier pour la partie sud de Sakhaline et les iles de Kounashir, Shikotan et Itouroup. Ces projets concernent le tourisme, l’écologie, l’industrie de la pêche et la santé. Cette coopération serait la bienvenue car Sakhaline et les Kouriles, nonobstant les projets de développement en cours, affichent bien des lacunes qui se répercutent sur la vie quotidienne des habitants.

 

2.Sakhaline et les Kouriles, photo instantanée de la Russie contemporaine

 

A Sakhaline, la Russie à deux vitesses est très visible : la modernité et l’aisance voisinent directement avec la vétusté et la pauvreté.

  La richesse provient de l’exploitation des gisements offshore de pétrole et de gaz naturel, sur les côtes Est de l’ile, en mer d’Okhotsk, soit 15% des réserves totales du plateau continental de la Russie. En 2018, la production des complexes de Sakhaline 1 (ExxonMobil, Rosneft, SODECO/Japon, ONGC/ Inde) et Sakhaline 2 (Gazprom, Shell, Mitsubishi) s’est respectivement élevée à 17, 4 millions de tonnes et 32 milliards de m3. Les principaux clients sont la Chine, le Japon, la Corée du sud, Taïwan, les Philippines, la Malaisie et Singapour. Au cours des prochaines années, sept autres gisements devraient être mis en exploitation.

 

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Méthanier en cours de ravitaillent en GNL sur le terminal de Sakhaline/Prigorodnoye

 

L’extraction des hydrocarbures génère des sommes considérables dans l’oblast de Sakhaline, eldorado des temps modernes mais tous n’en profitent pas de la même manière.

Dans la ville de Yuzhno-Sakhalinsk, il y a les » quartiers d’élite » pour reprendre les termes de notre guide local. Situés au pied de la station de ski de « Gornyy Vozdukh », autour de la place de la Victoire et de la toute nouvelle église de la Nativité dont l’un des neuf dômes culmine à 77 mètres, ils regroupent des immeubles de standing, des centres commerciaux, des parcs d’attraction, des hôtels de luxe avec salles de fitness, golf, terrains de tennis où les jeunes élèves, issus de familles aisées, arrivent les yeux rivés sur leur smartphone en  portant sur les épaules un énorme sac « Wilson » que Federer n’aurait pas renié en entrant sur le central de Wimbledon. Les voitures sur les parkings sont de luxueux 4X4 japonais ou coréens voire des berlines BMW et Mercedes haut de gamme. Là vivent les classes aisées et les expatriés du pétrole.

Et puis il y a le reste, dissimulé en retrait des grandes avenues rectilignes : les immeubles de l’époque soviétique dont les balcons menacent de s’écrouler, les ruelles en terre battue et que la première pluie transforme en champs de boue, les petites boutiques d’alimentation, les bus vétustes dans lesquels s’entassent les citadins.

 

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Entrée d’immeuble en centre-ville de Yuzhno-Sakhalinsk

 

Les classes les plus modestes, dont les retraités, ressentent cet écart grandissant et s’estiment les laissés pour compte dans cette Russie du 21e siècle. Lorsqu’on les interroge, ils ne mâchent pas leurs mots pour dire ce qu’ils pensent de leurs édiles actuels, à commencer par le premier d’entre eux, Vladimir Vladimirovitch !

 

  1. Poutine : le désamour est en marche !

 

Les sondages d’opinion réalisés en 2019 à l’initiative d’agences russes (LEVADA, VTSIOM) ou étrangères (The Financial Times) confirment tous sans exception la brutale chute de popularité du

Président Poutine, à 40%, 37% et 33%. Ce que j’ai entendu durant mon séjour dans l’Extrême Orient russe en trois semaines, confirme cette tendance à la baisse. Ce qui est frappant, c’est que les Russes n’hésitent plus à exprimer leur déception, leur amertume et leur rancœur y compris auprès d’un étranger. Poutine mais aussi l’ensemble de la classe politique sont pointés du doigt.

 

Le président, ses ministres, les députés, les sénateurs, les gouverneurs et les oligarques sont tous des voyous (воры) corrompus qui achètent des propriétés luxueuses et envoient leurs enfants étudier à l’étranger. Oleg DERIPASKA, roi de l’aluminium et proche de Vladimir Poutine, est la cible favorite d’Igor, 68 ans, retraité de la marine marchande. Maniant l’ironie cinglante, Igor fait cependant une exception pour le premier ministre Dimitri MEDVEDEV, auquel il reconnait un indéniable talent de chasseur de Pokémons.

 

Le niveau extrêmement faible des retraites est au cœur des préoccupations. Alekseï, 62 ans, résidant en banlieue de Moscou, perçoit une pension mensuelle de 17500 roubles (250 euros). Plus d’un tiers est consacré au règlement des charges mensuelles (комуналки) qui augmentent en permanence. Il a retrouvé un second travail afin de boucler ses fins de mois.

 

Emma, 49 ans, gérante d’un magasin drugstore à Shikotan, dont le père fut vétéran de la guerre russo-japonaise, préfère également manier l’ironie : « Un retraité français en visite dans les Kouriles ? Eh bien ce n’est pas demain qu’on verra un retraité russe dans les rues de Paris ! » Plus sérieusement, elle ressent une humiliation profonde. « Nous travaillons toute une vie pour notre pays et une fois à la retraite, on nous oublie totalement » Elle n’a pas de famille car aujourd’hui en Russie les salaires ne permettent pas de vivre dignement et d’assurer aux enfants une éducation de qualité. Sa référence demeure Lénine et elle a la nostalgie de l’URSS, de l’éducation et de la santé gratuites.

 

Une des conséquences majeures de cet appauvrissement de la population est l’endettement des familles qui empruntent à des taux élevés (9 à 12%) pour réaliser d’indispensables achats. La tentation est forte car les sociétés proposant des emprunts faciles ont pignon sur rue.

 

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Agence proposant un prêt de 30 000 roubles en dix minutes : « demande et reçois l’argent ! »

 

Ces témoignages nombreux [1] ne doivent cependant pas laisser entrevoir un prochain « grand soir » ou bien une révolution de couleurs. Plusieurs facteurs vont en ce sens.

 

Les Russes sont toujours reconnaissants envers Poutine d’avoir restauré l’autorité du pays et de l’avoir replacé au rang des nations qui comptent après l’humiliation des années Gorbatchev/Eltsine. Le retour de la Crimée dans le giron national n’a fait que renforcer cette tendance et le patriotisme ambiant. La Russie profonde, loin de Moscou et de Saint Pétersbourg, la génération actuelle des 40/60 ans, ne souhaitent pas un saut dans l’inconnu. Aucun de mes interlocuteurs n’a été capable de me suggérer le nom d’un successeur possible au président actuel.

 

L’actuelle politique extérieure n’est pas remise en question et la méfiance à l’égard des Etats Unis et de l’Union européenne s’est accrue en raison des multiples sanctions prises à l’encontre du pays. Certains discours sont très révélateurs. Dima, 36 ans, dentiste à Mourmansk, a inscrit son fils à l’école navale Nakhimov, établissement pour adolescents, sous tutelle du ministère de la défense. « Il y étudie l’anglais, explique le père, la langue de l’ennemi, mais elle est incontournable ! ».

 

Enfin Vladimir Poutine est désormais au fait du profond mécontentement des classes populaires qui jusqu’à présent ont constitué le socle de sa popularité. Sa récente intervention de quatre heures sur les chaines de télévision (ligne directe/приямая линия) a été essentiellement consacrée aux questions de politique intérieure, en priorité l’amélioration du système de santé et du niveau de vie des retraités. Il lui faut désormais passer aux actes pour faire retomber la pression. Up to you Vladimir !

 
Daniel Pasquier

[1] Je me suis entretenu avec une quinzaine de personnes, âgées de 33 à 68 ans, de professions diverses et résidant soit dans la région, soit en Fédération de Russie (Moscou, Mourmansk, Perm…)

 

 

ANNEXE 1

 

 

ECHANTILLON DE PRIX EN MAGASINS

(JUILLET 2019/YUZHNO-SAKHALINSK/SHIKOTAN/KUNASHIR)

 

Cours du rouble : Un Euro= 70 roubles

 

-          Litre de lait : 45 roubles

-          Plaquette de beurre 200g : 160 roubles

-          Litre d’huile : 240 roubles

-          Kg de riz : 100 roubles

-          Yaourt à l’unité : 40 roubles

-          Kg de sucre : 80 roubles

-          Une moitié de pain type Boukhanka : 41 roubles

-          Kg de pommes : de 180 à 220 roubles

-          Fruits type pèche, prune, nectarine : 300 à 350 roubles

-          Kg de concombre : 220 roubles

-          Un poulet : 450 roubles

-          Litre eau minérale : 70 roubles

-          Litre Coca Cola : 110 roubles

-          Savon liquide : 210 roubles

-          Pantalon Jeans origine chinoise : 1800 roubles

-          Litre essence SP 95 : 46 roubles

-          Repas type en restaurant russe : 350 à 400 roubles.

 

 

Pour rappel : le montant moyen d’une pension de retraite en Russie se situe en 2019 dans une fourchette 11000/13000 roubles (155 à 185 euros).

 

 

ANNEXE 2

 

CARTE SAKHALINE/ILES KOURILES

 

carte Sakhalin.jpg



13/08/2019
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