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Les villas de la MMFL (mémoire d'un ancien officier de la Stasi)

 

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Plan de situation

 

 

 

LES VILLAS DE LA MISSION MILITAIRE FRANÇAISE DE LIAISON

 

 

L’histoire des résidences de la MMFL à Potsdam est assez mal connue, au moins quant à ses débuts, car peu de témoins contemporains sont encore en vie. L’un des plus fiables est paradoxalement Werner Kubale, un officier de la Stasi qui a pratiquement effectué toute sa carrière dans le service chargé de la surveillance de ces villas, jusqu’à en devenir le chef à la chute du Mur, qui y a mis fin. Laissons-lui la parole. Comme il raconte dans ses mémoires non encore publiés :

 

Les premières villas.

 

« La résidence de la MMFL se situait de 1947 (création de la mission) à 1963-64 à Potsdam, au n° 43-45  de la Geschwister Scholl Strasse. Elle se composait d’une « villa du Colonel » pour le chef de mission et les officiers et d’une « villa des Adjudants » (pour ces derniers et les conducteurs).

 

Jusqu’à la fin des années 50, les soviétiques accordaient à la MMFL l’accès à quelques petits privilèges moyennant contrepartie, tels une chasse privée près de Treuenbrietzen, un étang de pêche privé ainsi qu’un petit élevage d’escargots de Bourgogne près de Caputh. Ces privilèges disparurent progressivement par la suite. » 

 

Werner Kubale omet de raconter que ces villas de la Geschwister Scholl Strasse, en lisière sud du parc de Sans-souci, étaient surtout très proches de la gare de Potsdam Wildpark (réserve à gibier). Cette gare, dénommée encore aux débuts du 20ème siècle Kaiser-Bahnhof (gare de l’empereur), servait à l’origine aux déplacements du souverain puisqu’elle était proche de Sans-souci ; aujourd’hui, elle s’appelle d’ailleurs Sans-souci et n’est plus qu’une gare de la S-Bahn, le RER berlinois. Tout ceci serait sans importance si Potsdam Wildpark n’ait pas aussi été après la 2ème Guerre mondiale la gare d’embarquement de la 10ème Division Blindée de la Garde, dont les casernements se trouvaient à Krampnitz, à quelques kilomètres. Les membres de la Mission pouvaient donc observer depuis leur résidence, sans peine et surtout sans risque, les départs et retours de manœuvres de cette grande unité.

 

 

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Un ancien de la MMFL qui y a servi de 58 à 61 complète cette description par quelques souvenirs personnels : c’est ainsi qu’aux origines de la Mission, ses personnels se rendaient régulièrement à Berlin-Ouest par le train, qu’ils empruntaient justement à partir de  la gare de Wildpark. Cette tolérance, non prévue par les accords Noiret-Malinine qui fixaient les droits et devoirs des membres de la MMFL, fut retirée au début des années 50, quand la Mission fut dotée de véhicules qui devaient emprunter le célèbre pont de Glienicke. En sus des deux villas, trois immeubles situés à proximité, comportant jusqu’à dix appartements et destinés au logement des familles, étaient également attribués à la MMFL.

 

Il souligne également que jusqu’à la construction du Mur en 1961, les relations avec la population civile et même les Vopos étaient cordiales. Le Vopo de garde à l’entrée de la villa du Colonel disposait par exemple d’une salle de repos au sous-sol de celle-ci, sans doute un ancien petit appartement de service. Durant l’hiver, qui pouvait être très froid, il mettait même sa baignoire à la disposition des poissons rouges d’un bassin du jardin, qui était gelé.

 

Il note que la MMFL disposait à cette époque d’armes (non interdites par les accords Noiret-Malinine), jamais portées, sauf par le gérant, un gendarme. Il se souvient que lors du déménagement dans les « nouvelles villas », une caisse contenant une dizaine de pistolets Luger rouillés fut découverte. Transportés discrètement au Quartier Napoléon occupé par les unités et services français, ces pistolets furent pris en compte réglementairement par le service compétent. Depuis lors, la MMFL n’a plus détenu d’armes.

 

 En 1963 et 1964, la MMFL déménagea à la demande des Soviétiques dans ces deux « nouvelles villas ». Ecoutons à nouveau Werner Kubale :

 

« Le déménagement de la MMFL s’effectua dans une nouvelle résidence (autrefois appelée « maison de l’enseignant »), en meilleur état d’entretien et totalement rénovée, comprenant également une « villa du Colonel » et une « villa des Adjudants ». Située à Potsdam aux n° 40-42 de la Seestrasse au bord du Heiligen See, dans un quartier diplomatique, elle était proche de la Section des Relations Extérieures de l’état-major du GFSA [SRE]. Ce service était notamment chargé de la satisfaction des besoins des trois missions occidentales, pour leurs nouvelles accréditations ou pour les violations des zones interdites, ou celles des pancartes d’interdiction apposées près d’objectifs militaires [non reconnues par les Missions]. Il était également responsable en cas de besoin des sanctions correspondantes, pouvant aller, selon les directives de l’état-major du GFSA, jusqu’à l’exclusion de l’effectif des missions (persona non grata) en cas de violations répétées de l’accord Noiret-Malinine ».

 

 

 

Là encore, Kubale pêche par omission. Certes, il était pratique pour les Soviétiques que les résidences des Missions (sauf la Mission américaine, située à Fahrland, de l’autre côté du lac) soient regroupées à proximité de la SRE pour en faciliter la surveillance. Mais il oublie de dire qu’il importait d’éloigner la MMFL de la gare de Wildpark qui offrait trop de possibilités d’observation. La MMFL elle-même n’était pas fâchée de quitter ce quartier. Elle en avait été quasiment chassée par des manifestations violentes orchestrées par le parti au pouvoir en RDA.

 

Nous n’avons pas de récit de ces émeutes, mais celle dont la mission américaine a été la victime en 1965 en donne une idée. Le colonel Skowronek, chef d’USMLM, raconte :

 

Le 1er juin 1965, alors que la guerre du Viet-Nam fait rage, « un officier de BRIXMIS rapporte à 16h20 qu’il a observé dans les rues de Potsdam des manifestants pacifistes brandissant des pancartes couvertes de slogans antiaméricains. Le chef de Mission d’USMLM quitte Berlin pour Potsdam à 16h30. A 16h40 le personnel de permanence à la villa rend compte qu’une foule d’approximativement 75 Allemands a envahi la villa après avoir brisé toutes les fenêtres du rez-de-chaussée. Contact est pris avec la SRE pour lui demander assistance. »

 

« A 16h55, les Allemands sont 200, ils ont brisé toutes les fenêtres des étages et peint des slogans sur les murs. Des Vopos sont là mais n’interviennent pas. » (…) « A 17h40, les premiers officiers américains arrivent à la villa. La foule est partie. Le mat des couleurs est brisé, les deux drapeaux sont déchirés et souillés. Une VGL est retournée. Les manifestants ont commis des déprédations dans les trois étages de la villa. Aucun des occupants n’a été blessé. »

 

« Le chef de Mission est arrivé à 17h00 à la SRE et il a aussitôt informé le Lt Zhelanov qu’il se rendait en voiture à la villa et qu’il attendait de lui qu’il y parvienne en sécurité. Le Lt Zhelanov lui a répondu qu’il pensait que la manifestation serait terminée avant son arrivée sur place. Mais à l’entrée de la villa, le colonel Skowronek s’est trouvé face aux manifestants qui ont essayé de bloquer son véhicule. La vitre latérale de la voiture a été brisée. Le colonel a dû faire marche arrière sous les jets de pierres. Observant autour de lui, il a aperçu des motards en combinaison de cuir qui sortaient des bois pour tenter de le bloquer à nouveau. Il a alors quitté la zone pour regagner la SRE et élever une protestation officielle tout en exigeant assistance pour rejoindre la villa ».

 

« Presque toutes les fenêtres du bâtiment étaient brisées et de la peinture verte souillait les murs de la façade. A l’intérieur, du mobilier était cassé. La cuisine et le rez-de-chaussée étaient dévastés. Le gérant et les employés de la villa avaient trouvé refuge au dernier étage et n’étaient pas blessés ».

 

Le gérant s’est vu remettre la médaille de l’armée de l’Air pour son héroïsme dans la défense des installations de la villa.

 

La situation à partir de 1964.

 

 Le départ de la MMFL de la Geschwister-Scholl-Strasse s’accompagna d’un autre changement important dans l’organisation et le fonctionnement de la mission, qui avait déjà été initié plus tôt. Laissons encore la parole à Kubale :

 

« La résidence de la MMFL à Potsdam était sa représentation officielle auprès des Soviétiques. Le vrai centre de préparation des sorties opérationnelles sur le territoire de la RDA et l’exploitation de leurs résultats à l’intention du service de renseignement donneur d’ordres de recherche, le 2ème bureau de l’état-major des forces françaises en Allemagne (à Baden-Oos), se trouvait à Berlin-Reinickendorf, dans le complexe du quartier Napoléon, bâtiments 25 et 25a ».

 

« Le domicile de certains officiers et adjudants de la MMFL (les conducteurs servant à la MMFL étaient logés dans logés dans un casernement du Quartier Napoléon) se situait généralement dans les quartiers résidentiels de Berlin-Reinickendorf, la cité Guynemer, la cité Joffre, la cité Pasteur et la cité Berthezène. »

 

Tout cela est parfaitement exact, et l’on ne peut qu’être à la fois admiratif mais aussi rétrospectivement inquiet de la connaissance détaillée qu’avait la Stasi des conditions de vie des membres des Missions, qu’elle faisait surveiller par leurs femmes de ménage qu’elle retournait parfois et qui fournissaient alors des rapports détaillés sur les épouses, les enfants, et même les chiens...

 

Voici par exemple ce qu’elle écrit dans un rapport du 25 mars 1982 conservé au BStU, le centre officiel allemand des archives de la Stasi, dans le dossier consacré à Roland, un missionnaire français :

 

« Roland a l’air probablement plus âgé qu’il n’est en réalité. Ses trois enfants sont d’âge préscolaire ou en scolarité élémentaire. On ne peut pas voir si ce sont des garçons ou des filles, ou si ce ne sont que des garçons. Il est également difficile d’apprécier l’âge leur âge ou celui de leur mère. (…)

 

Roland est très réservé et s’exprime extrêmement peu. Malgré le bruit que font les enfants, il reste assis dans un coin en lisant. Mais il donne l’impression d’observer tout ce qui se passe autour de lui. Même quand il reste des heures dans la pièce adjacente (c’est-à-dire actuellement la pièce ou se trouve le téléphone) à ne rien faire que de lire tout ce temps.

 

On dit qu’il sait très bien parler l’allemand, mais n’en fait guère usage, et dit simplement “bonjour” aimablement. Mais il ne cache pas qu’il comprend tout très bien. Sa femme et les sergents veulent fréquemment faire appel à lui pour des traductions. Mais je ne sais pourquoi il n’y parvient jamais. Curieusement, il est justement alors quelque part où il n’entend pas l’appel. Je ne puis donc pas attester s’il a réellement “d’excellentes connaissances de l’allemand”. Du reste, il ne se fait généralement comprendre que par gestes ou de très courtes remarques. Je n’ai jamais remarqué qu’il prenait part aux discussions à table.

 

La famille a également un énorme chien, qui est très gentil bien qu’il ait l’air méchant. C’est un croisement de dogue et de chien de berger et s’appelle “Alex” ».

 

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Un dimanche, les enfants de Roland et Alex le chien qui attendent le retour de leur père sur le pont des espions côté ouest.

 

  

Ce texte en mauvais allemand et bourré de fautes de frappe est signé « Lissy » (diminutif d’Elisabeth), le pseudonyme d’une employée de la villa, « correspondante non officielle », c’est-à-dire informatrice bénévole de la Stasi. Le rapport est largement insignifiant, mais chaque informateur devait en produire un périodiquement pour obtenir quelque rétribution.

 

La vie aux villas.

 

La vie aux villas à Potsdam n’était qu’en apparence très agréable. Ces villas étaient confortables, situées en bordure d’un lac dans un cadre idyllique, même si la Seestrasse avec ses mauvais pavés et son odeur de lignite brûlé pour le chauffage était caractéristique de la RDA. Mais la surveillance permanente dont ses occupants étaient l’objet y rendait en fait la vie pesante, empêchant de s’y exprimer librement. Cette surveillance prenait trois formes : l’une, officielle, était assurée par un Vopo débonnaire depuis une cabane en face de l’entrée principale, rien de très différent que ce qui se pratique devant toutes les représentations diplomatiques ; une autre, plus insidieuse quoiqu’ouverte, était le fait du personnel est-allemand de service à la villa, pléthorique et mis en place par les Soviétiques, recruté en fait par la Stasi et espionnant en permanence les occupants des villas ; enfin, une surveillance occulte était assurée depuis des postes d’observation situés dans les bâtiments voisins et au moyen de micros dissimulés.

 

Le fruit de ces observations donnait lieu à une analyse mensuelle effectuée par le service où Kubale travaillait. Voyons des extraits de ces analyses consacrées à janvier 1963, aujourd’hui archivées au BStU :

 

 

 

« Janvier 1963 :

 

-          Peu de modifications de la situation générale par rapport à décembre 1962. A noter toutefois qu’il n’y a maintenant qu’un soldat permanent.

 

-          Les adjudants et les soldats ne s’entendent pas avec le nouveau gérant. En présence d’un adjudant ou du gérant les soldats de service ne s’entretiennent pas avec les employés civils.

 

-          Pas de mesures de sûreté nouvelles constatées.

 

-          En dépit d’incitations répétées, les membres de la MMFL ne s’expriment pas au sujet du VIe congrès du Parti.

 

-          Le 18/01/1963, l’informateur secret « Marke » constata la présence à la MMFL d’une grande antenne de la société « Telefunken ». Le 22/01/1963 un adjudant apporta deux postes radio. Il travailla plus d’une heure dans la chambre à coucher du gérant dans la villa des adjudants. Durant ce temps l’informateur secret fut chargé de laver le minibus et contrôlé toutes les 15 minutes par le gérant ; certainement devait-il être empêché d’approcher cette chambre. Après que l’adjudant ait quitté la villa, l’informateur secret ne vit nulle part les postes radio, qu’il avait peut-être emportés. Le lendemain, le gérant demanda à l’informateur secret où à Potsdam il pouvait faire réaliser une caisse, sans doute pour y dissimuler les postes radio. L’informateur secret constata aussi qu’il y avait un poste semblable dans le coffre de la voiture de service du gérant.

 

-          Le 10/01/1963 le chef d’atelier du garage d’autoroute de Michendorf apporta un récipient plein de truites à la MMFL de la part du restaurant d’autoroute Mitropa de Michendorf.

 

-          Le même jour eut lieu à la MMFL une grande fête avec environ 70 participants. »

 

On peut noter le mélange d’informations présentant un intérêt au plan de la contre-ingérence (la livraison de postes radio, les mesures de sûreté, les relations entre membres de la mission) avec d’autres plus insignifiantes (la livraison de truites). Si les constatations sont précises et probablement exactes, leur analyse montre toutefois une mauvaise appréciation de la psychologie des membres de la MMFL : s’ils ne parlent pas du VIe congrès du Parti, ce n’est probablement pas pour dissimuler une quelconque position officielle, mais tout simplement parce que le sujet ne les intéresse pas !

 

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La cabane du Vopo © AAMMFL

 

 

Kubale s’intéresse particulièrement à l’arrivée au pouvoir du président Mitterand. Il juge sévèrement les sentiments et le comportement des membres de la MMFL à son égard : « Lorsque le socialiste François Mitterrand commença sa présidence, la majorité des membres de la MMFL montrèrent ouvertement ou secrètement leur aversion envers cet homme. Des militaires du rang crachèrent sur le portrait de Mitterrand suspendu dans la villa du colonel, l’accrochèrent retourné face contre le mur ou le salirent de diverses façons. Les officiers montrèrent souvent une ignorance complice. » Je dois avouer que tout ceci n’était pas complètement faux : affecté à la MMFL en août 1981, j’étais bien sûr particulièrement surveillé. Lors de mon premier passage à la villa, je remarquai effectivement ce portrait « retourné face contre le mur ». Je n’en laissai rien paraître, ce qui a certes pu passer pour une « ignorance complice ». De retour au Quartier Napoléon, je m’en ouvris à mon chef des opérations, qui ne réagit pas particulièrement. Mais par la suite, le portrait était à nouveau accroché normalement…

 

 

Après la chute du Mur, « la villa du Colonel » est devenue la résidence de l’Ambassadeur d’Equateur en Allemagne, celle des adjudants la propriété d’un entrepreneur.

 

 

 

Jean-Paul Staub

lien pour les photos: https://www.secrets-de-la-guerre-froide.com/photos/vie-a-potsdam-les-villas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



13/07/2018
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