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Les pancartes anti-missions.

 

Cette brillante synthèse  de Patrick Manificat (tirée des rapports annuels de USMLM qui sont en ligne sur le Net), décrit avec précision la problématique des pancartes anti-missions et montre toute l'étendue de leurs conséquences sur la libre-circulation des missions alliées de Potsdam. Ces célèbres pancartes anti-missions ont provoqué bien des incidents et accéléré les battements des cœurs des missionnaires qui s'en affranchissaient par nécessité.  (R.Pi)


Les pancartes anti-missions

 

 sous-pancarte.jpg

Sous-pancarte

 

Au sommet de leurs poteaux rouges, les pancartes anti-missions ont « accompagné » les équipages des trois missions alliées pendant près de quarante ans tout au long de leurs périples à travers l’Allemagne de l’Est. « Surgissant » ici ou là, elles paraissaient omniprésentes et précédaient les missionnaires sur les lieux de leurs « forfaits »…

 

 Elles constituaient d’ailleurs souvent la première indication d’une présence militaire soviétique ou est-allemande. Leur validité au regard des accords Noiret-Malinine, Huebner-Malinine et Robertson-Malinine fit en tout cas l’objet de débats tout au long de leur existence.

 

Antimission.jpgPancarte anti-missions

 

 

Leur légitimité ne fut jamais reconnue par aucune des trois missions alliées qui continuèrent à les ignorer systématiquement durant leurs reconnaissances. Appelées Mission Restriction Signs ou MRS par nos homologues, elles représentèrent cependant une contrainte supplémentaire qui s’ajoutait aux Zones d’Interdiction Permanente (ZIP) et aux Zones d’Interdiction Temporaire (ZIT). Elles furent à l’origine d’innombrables incidents, Soviétiques et Est-allemands persistant à considérer leur franchissement comme une violation des accords. Leur destruction partielle et périodique par les missions ne constitua qu’une sorte de grignotage car le nombre de pancartes ne cessa jamais d’augmenter. Aujourd’hui, toutes les pancartes ont disparu et il est temps d’en écrire l’histoire.

 

 

 

De drôles de cartes de vœux

 

            Il semble que la première pancarte ait fait son apparition en 1951 en même temps que la première ZIP. Déjà rédigées en quatre langues, elles étaient cependant plus concises. Elles furent dès le début ignorées par les équipages. En cas de blocages derrière ces pancartes, les missionnaires, accusés de se trouver en zone interdite, répondaient invariablement que ces affiches n’avaient rien à voir avec les accords de 1947 (1946 pour les Britanniques), qu’elles n’étaient pas valables à leurs yeux et qu’elles n’étaient donc pas applicables aux membres des missions.  Ce type de réponse fut d’ailleurs reconduit durant toute l’existence des missions alliées.     

 

Au tout début, le nombre de pancartes anti-missions resta stable (moins d’un millier). Leur augmentation était en tout cas imperceptible. Ce fut curieusement dans la nuit du Nouvel An de l’année 1957 que toutes les anciennes pancartes furent remplacées par de nouvelles du modèle que tous les missionnaires ont encore en mémoire : une pancarte blanche avec les fameux avertissements rédigés en quatre langues en lettres noires au sommet d’un poteau rouge.   L’uniformité de ces pancartes et le fait que leur mise en place avait forcément mobilisé des effectifs importants indiquaient clairement que c’était le GFSA qui avait diligenté et coordonné cette action. Les missions comprirent aussitôt que les pancartes allaient jouer un grand rôle dans leur existence et que les Soviétiques avaient bien l’intention de contrôler leurs activités par le biais de ces panneaux. Au premier trimestre de l’année 1958, le nombre de pancartes installées en RDA était estimé à « plus de 1000». C’est alors que leur prolifération rapide fut décelée.

 

 La vitesse de croisière

 

Deux ans plus tard, en 1960,  les alliés estimaient leur nombre à 2500. En 1964, on note leur multiplication à proximité des objectifs de la NVA sur de nombreuses portions de routes et de chemins. On estime leur nombre à plus de 3000 en 1965 et leur augmentation est alors imputée principalement à la NVA plutôt qu’aux Soviétiques. On souligne à cette date que les emplacements choisis le sont pour protéger les objectifs de l’observation par les équipages, les contraindre à changer d’itinéraire et les bloquer plus facilement.

 

En 1966, c’est à plus de 4000 qu’est estimé le nombre de pancartes. Il est difficile d’en restituer le dispositif d’ensemble car les autorités soviétiques en ont même installé à l’intérieur des ZIP ! Pour les rendre encore plus légitimes, beaucoup sont placées, parfois temporairement seulement, au pourtour des ZIP afin d’en souligner le tracé.

 

Les membres des missions alliées en ont rapidement tiré les leçons pour en minimiser les effets en manœuvrant avec habileté pour les éviter. A leur grand étonnement, certaines pancartes mises en place lors de l’instauration d’une ZIT ne sont pas enlevées à l’échéance de celle-ci. En tout état de cause, les équipages perdent du temps lorsqu’ils les contournent et ne sont pas tranquilles lorsqu’ils les franchissent. On peut heureusement constater que les Soviétiques ne traitent pas avec la même sévérité les franchissements de pancartes et les pénétrations en ZIP. Cependant lorsqu’il s’agit de décréter persona non grata un membre d’une mission, ils n’hésitent pas à faire l’addition des différentes « violations », franchissements de pancartes inclus.

 

1967 voit un accroissement significatif du nombre des pancartes érigées à proximité des objectifs est-allemands et soviétiques, y compris autour des terrains d’exercices. Cette augmentation paraît liée à l’introduction des missiles de défense aérienne SA-3 GOA et à la modernisation du réseau radar de surveillance et de détection.

 

Constatant le contournement des pancartes par les missionnaires, nos adversaires les placent maintenant sur les routes secondaires et sur les chemins, contrariant ainsi le cheminement des équipages et donnant un avantage supplémentaire aux véhicules de surveillance du MfS et des VOPOS.

 

 

Premières destructions

 

En 1971, on estime à environ 7000 le nombre des pancartes. Elles ont plus que doublé en l’espace de dix ans. Des opérations de destruction de pancartes sont alors organisées. USMLM affiche cette année-là un bilan de 125 pancartes. A l’occasion de cette campagne, les Américains remarquent que les militaires est-allemands remplacent les panneaux abattus beaucoup plus rapidement que les Soviétiques. Et non seulement ils les remplacent, mais ils en installent deux fois plus ! La MMFL a aussi participé activement à ces opérations de « dépancartage » systématique, effectuées de préférence de nuit. Les pancartes arrachées de leur support étaient entassées dans le coffre ou à l’arrière de la VGL pour être détruites à Berlin, et le poteau rouge en béton était si possible jeté dans un cours d’eau, sous un pont ou transporté dans un taillis voisin. Dans les années 70, on disait qu’on devenait un bon missionnaire lorsqu’on avait détruit au moins autant de pancartes que celles figurant sur la cravate « Mission ». Ces dépancartages planifiés visaient à dégager des itinéraires d’approche des points d’observation, principalement le long des routes secondaires et des chemins.

 

 

pancarte anti-missions 7.jpg

Opération dépancartage

 

Malgré ce louable effort des trois missions pour les réduire, le chiffre de 10.000 pancartes est atteint en 1978. Leur prolifération devient alors spectaculaire. A telle enseigne que tous les chefs de corps semblent s’être donné le mot pour protéger leur casernement. Le meilleur exemple est donné dans le Local par le commandant de l’objectif 261 de Krampnitz appartenant à la 10°DBG. Placé sur la route de Fahrland, cet objectif a le malheur de voir défiler jour et nuit les équipages des trois missions qui observent et photographient allègrement par-dessus la clôture. Las de faire l’objet d’une telle curiosité, le commandant de la place finit par installer des pancartes anti-missions pour interdire la route, ce qui n’est pas du goût des équipages qui poursuivent leurs activités. Le commandant double alors le dispositif par des jalonneurs puis par des groupes de soldats. Les incidents se multiplient : blocage d’un véhicule de BRIXMIS, puis de la MMFL, puis de USMLM et à nouveau de BRIXMIS. Protestation soviétique suivie d’une protestation britannique… Les choses se calment peu à peu. D’un commun accord et pour ne pas envenimer la situation, les équipages empruntent moins souvent la route de Fahrland et évitent de prendre systématiquement des photos. Les embuscades placées par les Soviétiques sont peu à peu supprimées. Finalement, dans la nuit du 1° janvier 1979, les pancartes disparaissent… Ce qui n’est pas le cas dans le reste du territoire de la RDA puisqu’on estime le nombre des pancartes à 12.000 en 1982.

 

 

 

10.000 nouvelles en un an !

 

En 1985, BRIXMIS avance le nombre de 20.000 pancartes anti-missions, sans compter les pancartes Sperrgebiet et celles des champs de tir et des terrains de manœuvre. Celles-ci étaient majoritairement le fait de la NVA très  soucieuse de protéger ses installations. Comme elles étaient rédigées en allemand seulement, on considérait que l’avertissement qu’elles contenaient s’adressait à tout un chacun et non aux missionnaires. Elles ne rentraient donc pas dans la comptabilité.

 

sperrgebiet.jpg

 

L’apparition d’une nouvelle carte des ZIP en 1986 est aussitôt suivie d’une augmentation du nombre des pancartes, particulièrement le long des routes nouvellement ouvertes à la circulation des missions alliées. Ces dernières estiment alors que leur nombre dépasse le chiffre de 30.000.

 

BCZ.jpg ZIP en jaune autour de Berlin et BCZ

 

 

Dans ces conditions, quelle était la surface couverte par les pancartes anti-missions ? Durant les négociations qui ont suivi la mort du commandant Nicholson, le chef de USMLM a expliqué à ses interlocuteurs soviétiques que si les équipages étaient obligés de respecter ces pancartes, c’était alors 90% du territoire de la RDA qui devenait interdit aux missions. Les Soviétiques ne réfutèrent pas cette assertion. Si l’on considère le silence soviétique comme une approbation, 50% de la RDA était donc protégé par les pancartes anti-missions puisque 40% l’était par les ZIP…

 

En 1986, au cours d’un entretien avec le chef de la mission américaine, le chef de la SRE a prétendu que si l’on éliminait les pancartes anti-missions, il fallait porter la surface couverte par les ZIP à 60% du territoire afin de protéger les installations militaires soviétiques et est-allemandes. Comme à cette époque, les ZIP ne couvraient plus que 25% de la surface de la RDA, on peut considérer que la surface protégée par les pancartes était alors de 35%, si toutefois la SRE disait la vérité. La réalité doit se situer entre 50 et 35, sans doute plus près de 50%. L’estimation américaine est que 45% du territoire de la RDA non protégé par les ZIP l’était par les pancartes. Ces calculs d’apothicaire ne sauraient cacher la triste réalité : au moins 70% du territoire de la RDA faisait alors l’objet de restrictions à la circulation imposées par les Soviétiques aux missions alliées.

 

 

 

Pas de réelle réciprocité

 

En 1987, le nombre des pancartes anti-missions est toujours estimé à un minimum de 30.000. En matière de réciprocité, il faut souligner que l’usage de ces pancartes par les Soviétiques n’a aucune commune mesure avec les avertissements apposés par les Alliés en Allemagne de l’Ouest. Alors que chez ces derniers, elles sont simplement placées sur les murs ou les clôtures des installations militaires proprement dites,  en RDA elles sont érigées sur tous les accès menant aux zones où sont pratiquées des activités militaires ou paramilitaires. Une gare, par exemple, est « protégée » en RDA alors qu’elle ne l’est pas en RFA. Les pancartes sont placées à deux ou trois kilomètres de ce qui est à protéger : casernes, sites de déploiement, aérodromes, sites radar ou GE, pistes à chars, quais d’embarquement, champs de tir, hôpitaux etc. Curieusement, elles sont rarement utilisées pour délimiter une ZIP. Elles le sont davantage en zone urbaine comme à Erfurt, Dresde et Karl-Marx-Stadt où tous les accès à ces villes sont virtuellement condamnés par des pancartes anti-missions. Les principales routes empruntées par les convois militaires pour gagner les zones de manœuvre ou celles qui servent à l’auto-école sont également « pancartées ». A plusieurs occasions des pancartes « mobiles » ont même été placées derrière un véhicule de mission bloqué afin de justifier son blocage.

 

La guerre des mots

 

Ni les pancartes ni même les ZIP ne sont en réalité mentionnées dans les accords Noiret-Malinine. Des trois accords bilatéraux signés avec chacune des missions alliées, seul l’accord Robertson-Malinine de BRIXMIS mentionne des zones interdites (restricted areas). : « la liberté de voyager et de circuler…dans chaque zone (d’occupation) à l’exception des zones interdites… ».  Ce qui contraste avec l’accord Huebner-Malinine qui stipule que tous les membres des missions recevront un laissez-passer identique « …permettant une complète liberté de voyager en tout lieu du territoire dans chacune des zones except places of disposition of military units ». C’est cette dernière phrase qui servit d’argument aux Soviétiques pour placer leurs pancartes. Mais c’est aussi cette même phrase où il n’est pas fait mention explicite de zones interdites qui permit aux Américains de protester en affirmant que les pancartes n’avaient aucune validité au regard des accords.

 

 

 

Des objets de débat et un sujet de contentieux

 

La question des pancartes anti-missions n’a été discutée que deux fois à un niveau supérieur à celui de chef de mission-chef de la SRE.

 

La première fois, ce fut en 1958 lorsque le chef d’état-major du GFSA, le général Sidelnikov adressa, via le chef de la SRE, une lettre aux trois chefs de missions alliées pour les avertir qu’il les tiendrait pour personnellement responsables en cas de violation des ordres du commandement soviétique si les membres de chacune des missions continuaient à ne tenir aucun compte des pancartes. A une réunion tripartite tenue une semaine plus tard à Heidelberg, il fut décidé de respecter momentanément les pancartes en attendant qu’une solution de rétorsion soit trouvée contre les MMSL en RFA. Cette recommandation fut plus ou moins appliquée jusqu’en 1967, date à partir de laquelle USMLM et la MMFL décidèrent d’ignorer à nouveau les pancartes durant leurs reconnaissances. Pendant ce laps de temps, le nombre de pancartes était passé de 1.000 à plus de 4.000. En principe, BRIXMIS continua à respecter les pancartes jusqu’en 1972. Depuis lors, les trois missions se mirent d’accord pour considérer que les pancartes anti-missions ne devaient pas restreindre leurs activités de recherche du renseignement. Cet accord a été périodiquement réaffirmé au niveau des trois chefs de missions.

 

                La deuxième fois, ce fut au cours des années 1985-1986 lors des discussions qui suivirent la mort du Major Nicholson. Les pancartes anti-missions étaient alors devenues le principal sujet de contentieux après « l’usage de la force » pratiqué par une sentinelle soviétique contre un membre d’une mission. Les discussions se focalisèrent sur l’article 10 des accords qui octroyait aux équipages le droit de circuler librement dans chacune des zones d’occupation. La position soviétique était que non seulement les pancartes étaient conformes aux accords mais qu’elles étaient même nécessaires et indispensables pour se conformer aux obligations de l’article 10 concernant les zones où se trouvaient des forces militaires. Dans cet esprit, les Soviétiques avançaient l’argument que les pancartes constituaient un élément essentiel de sécurité plutôt qu’une simple restriction de circulation. La délégation américaine n’avait de cesse de répéter ses arguments contre la légalité de ces pancartes et fustigeait leurs conséquences funestes et discriminatoires puisqu’elles étaient dirigées contre les seules missions. Soulignant que leur nombre était excessif et qu’elles étaient souvent placées en dépit du bon sens et sans aucune justification, les Américains demandaient avec insistance qu’elles ne soient pas utilisées comme un substitut des ZIP et des ZIT.

 

                Dans la phase finale des négociations, la délégation américaine s’était préparée à contrecœur  à accepter une sorte de compromis qui permettrait aux Soviétiques de continuer à faire usage des pancartes tandis que les Américains continueraient à se conformer aux directives de leur commandant-en-chef prescrivant de ne pas les reconnaître. Plus précisément, les Américains voulaient faire accepter la formulation suivante :

 

« Reconnaître à chaque commandement le droit de prendre toutes les mesures raisonnables permettant de se conformer à l’article 10 de l’accord Huebner-Malinine, mais sans nuire à la liberté de circulation. »

 

Les Soviétiques ne l’entendirent pas de cette oreille. Au lieu d’accepter la proposition américaine, ils insistèrent pour réécrire le paragraphe 5 de la façon suivante :

 

« Reconnaître à chaque commandement le droit de prendre toute les mesures particulières pour éviter que des membres des missions militaires de liaison ne pénètrent par inadvertance sur des terrains militaires. »

 

Lorsque l’officier supérieur soviétique en charge des négociations expliqua clairement que cette phrase signifiait qu’il fallait tenir compte non seulement des ZIP et des ZIT mais aussi des pancartes, les négociations butèrent sur ce paragraphe.

 

 

 

Une sortie de crise acceptable

 

                Finalement, après d’interminables débats, la partie américaine convainquit les Soviétiques de retirer le paragraphe incriminé du sommaire du document de synthèse. Sentant que les Américains ne céderaient pas sur la liberté de circulation, les Soviétiques acceptèrent de supprimer purement et simplement le paragraphe incriminé, ce qui permettait à leur commandement de préserver l’emploi qu’il faisait des pancartes anti-missions, quand bien même la politique des missions alliées serait de continuer à ignorer les pancartes.

 

                La délégation américaine fut très satisfaite de cette « sortie de crise » d’autant que le commandant en chef du GFSA venait de réduire les ZIP de 40 à 25%. L’accord conclu renforçait ainsi la capacité des trois missions à circuler en RDA tandis que de nouvelles zones s’ouvraient pour elles à la recherche du renseignement.

 

                La politique pratiquée par les trois missions concernant les pancartes avait payé. Elle était pour l’essentiel identique. Aucune d’entre elles ne reconnaissait leur validité et ne voulait céder à leur dissuasion. La prudence exigeait cependant de la part des équipages de ne pas les franchir lorsqu’ils étaient sous surveillance rapprochée ou à proximité immédiate de véhicules ou de personnels militaires ou bien si cela risquait d’attirer inutilement l’attention sur leur présence. Mais les pancartes ne devaient pas être considérées comme une barrière interdisant un passage ou l’accès à un objectif. Toutefois, il convenait d’éviter leur franchissement à proximité des objectifs soviétiques de Potsdam, Krampnitz et Dallgow-Doeberitz. Telle était du moins la position américaine. Pour leur part BRIXMIS et la MMFL considéraient que les pancartes ne devaient pas affecter leurs opérations. Les trois missions reconnaissaient toutefois que se trouver « derrière pancarte » augmentait sensiblement les risques de blocage.

 

 

 

Imaginons…

 

                Et que se serait-il passé si les pancartes avaient été respectées ? Quel aurait été l’impact sur les opérations ? En un mot, cela aurait été désastreux. Toute possibilité de s’approcher suffisamment près des objectifs afin de prendre des photos de qualité technique des nouveaux équipements aurait été supprimée : par exemple les SA 11 de Naumburg-Freyburg, le blindage additionnel des BMP de Rohrbeck, les T 80 avec KMT-6, le port de Kroeslin, les MIG 29 de Merseburg, les SA 5 de Gubkow etc.

 

004.jpg

 SPOON REST D derrière Spergebiet

 

                De plus, si la décision de respecter les pancartes avait été prise unilatéralement par l’une des missions, cela aurait eu des conséquences néfastes pour les deux autres missions. Les Soviétiques auraient sans aucun doute exploité cette dissension au détriment des deux autres et cela aurait sonné le glas de la cohésion tripartite. De plus, ils auraient aussitôt installé des pancartes autour des objectifs qui en étaient dépourvus. L’obsession de la sécurité qui caractérise les Soviétiques aurait atteint son apogée, transformant la totalité du territoire de la RDA en une gigantesque ZIP.  Tenir compte des pancartes en plus des ZIP et des ZIT aurait procuré aux Soviétiques un avantage unilatéral qui leur aurait permis de protéger leurs unités militaires situées hors ZIP/ZIT en les mettant hors de portée des yeux des équipages alliés. Un désavantage supplémentaire aurait affecté l’Ouest si les Soviétiques avaient annoncé une nouvelle réduction des ZIP et exigé la réciprocité.

 

Les commandements alliés auraient été conduits :

 

                1. soit à concéder aux Soviétiques un avantage sans équivalent à l’Ouest,

 

                2. soit à admettre la validité des pancartes et instaurer dans leurs zones par réciprocité des restrictions identiques,

 

                3. soit à accroître de façon significative la surveillance des MMSL.

 

Aucune de ces trois mesures ne paraissait satisfaisante ou même possible à mettre en œuvre dans un Etat démocratique comme la RFA.

 

 

 

Epilogue

 

                En conclusion, la reconnaissance de la légalité des pancartes aurait porté un coup fatal aux opérations des missions alliées. Accepter la reformulation des accords selon la version proposée par les Soviétiques aurait purement et simplement retiré aux missions la capacité qu’elles étaient seules à posséder de suivre de près l’évolution des forces militaires soviétiques. Un modus vivendi a heureusement conclu les négociations Nicholson : les Soviétiques allaient continuer à installer des pancartes et à les considérer conformes aux accords. Les Américains (et les deux autres missions) allaient continuer à les ignorer tout en faisant preuve d’une prudence accrue après les avoir dépassées… Aucune des parties concernées ne modifiera cet état de choses jusqu’à la chute du mur.

 

                Terminons par cette anecdote révélatrice : au cours d’un cocktail en octobre 1983, le chef de USMLM se plaignait au chef du Bureau Renseignement du GFSA de la prolifération des pancartes alors qu’elles n’étaient pas prévues dans les accords liant les missions. Le général soviétique se contenta de hocher la tête et de sourire. Considérant qu’il s’agissait d’un signe de connivence tacite, le chef de mission alla dire aussitôt au chef de la SRE que le général, sans doute le supérieur hiérarchique immédiat de ce dernier, était d’accord pour dire que les pancartes anti-missions n’avaient aucune existence légale. Le chef de la SRE sourit à son tour et rétorqua : « Vous pouvez vous mettre d’accord avec le général sur tous les points que vous voulez, mais si vous vous retrouvez à nouveau derrière pancarte, je vous bloquerai encore… »

 

 

 

Patrick Manificat

 



21/07/2018
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