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La KOMENDATOURA de POTSDAM par le Commandant Claude LEGENDRE, épisode 4.

Rédacteur : Jacques Suspène

 

 

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Dessin réalisé par l’auteur en couverture de son document

 

 

L’auteur débute cet épisode par le sixième jour de détention avec une séquence « pittoresque », il le terminera également par une séquence cocasse vécue lors de l’une de ses missions, la fuite de deux « suiveurs ». Dans ce texte nous verrons aussi que peu à peu l’équipage se prépare au pire et commence à démonter « certains équipements spéciaux » de la VGL sans éveiller les soupçons des sentinelles permanentes. Et…enfin de la nourriture et du linge propre…

 

 

Début de l’épisode 4

 

Le sixième jour débuta par une séquence qui ne manqua pas de pittoresque. J’étais dans la salle d’attente, le torse nu, occupé à mettre ma chemise à l’envers pour qu’au moins le col ait un aspect moins sale. Arriva un Capitaine-interprète de la SRE, un certain Polosov, personnage assez falot d’aspect mais dont nous avions tout lieu de nous méfier. Il opérait normalement à la prison de Spandau où était détenu Rudolf Hess, et nous savions qu’il s’efforçait là-bas d’entrer en contact avec les visiteurs occidentaux de passage, non prévenus des façons soviétiques.

 

Je lui demandai perfidement si dans son pays on ne changeait jamais de linge de corps, ou seulement de temps en temps. Sans doute était-ce pour cela que l’on nous empêchait de recevoir des sous-vêtements propres ? J’agrémentai mes propos de plusieurs citations du Marquis de Custine et de Leroy-Beaulieu, de façon à chatouiller en lui le complexe du barbare. Il marmonna quelques paroles confuses et s’éclipsa.

 

Dans l’après-midi vint Gretchichkine, qui nous annonça qu’une nouvelle inspection technique de la voiture était nécessaire.

« Je vous en prie, dis-je », très joyeux, « et même si mon Chef de Mission n’est pas là ! »

Il devait flairer quelque piège. Ces Français ! Aussitôt, craignant que ses experts ne réussissent à pénétrer dans la voiture, nous démontâmes un système spécial qui était très voyant sous le tableau de bord et qui nous permettait de supprimer certains feux et le stop arrière, et ainsi de blouser les suiveurs.

 

Mais les inspecteurs ne se montrèrent pas. En fin d’après-midi, le Colonel Rohé nous apporta nourriture et linge propre, sans obstacle.

 

*

 

Les camionneurs étaient en DDR des personnages sympathiques qui semblaient jouir d’une certaine impunité ; tout au moins se comportaient-ils ‘comme si’. Quand ils nous croisaient, nous avions toujours un signe d’amitié de leur part. Lorsque nous nous trouvions derrière un camion et que le conducteur nous apercevait dans son rétroviseur, il semblait analyser rapidement la situation pour déterminer la marche à suivre : nous laisser doubler vite s’il y avait quelques véhicules soviétiques à observer à l’avant, empêcher le dépassement s’il y avait quelque difficulté, et pas seulement routière.

Il arriva plusieurs fois qu’ayant vu que nous étions suivi, un conducteur nous fasse signe de doubler puis manœuvre aussitôt pour empêcher le véhicule du MfS de le faire. Une fois même, des suiveurs se trouvèrent pris entre deux camions tandis que nous nous élancions pour leur échapper.

 

*

 

Les accidents de voitures étaient fréquents, mais comme la vitesse était très contrôlée, ils se limitaient souvent à des tôles froissées, en particulier pour les camions auto-écoles soviétiques. En hiver, où la neige durait des mois, les dérapages étaient fréquents et l’on voyait nombre de voitures dans les fossés.

Une nuit d’été sur l’autoroute de Chemnitz, nous nous trouvâmes soudain dans un brouillard épais, alors que nous traînions deux voitures de Vopos. Au moment où nous commencions de doubler par la gauche un volumineux poids lourd et sa remorque, deux vaches apparurent dans les phares, placées en oblique entre le camion et le terre-plein central. Les deux ruminants eurent l’heureuse idée de modifier légèrement leur orientation, pour se mettre parallèles à l’axe de l’autoroute, de sorte que nous nous faufilâmes – de justesse – entre les deux ; les Vopos aussi, malheureusement. Quand nous repassâmes en sens inverse, au petit matin, une vache était étendue morte sur le bas-côté, et deux voitures civiles cabossées étaient arrêtées sur le terre-plein central, mais sans occupants.

 

Un véhicule léger que l’on voyait en DDR avait pour nom ‘Trabant’ (satellite). C’était une voiture de petite puissance et de petit format qui était fabriquée dans le pays. Sa caractéristique principale était que la carrosserie était faite de contreplaqué, de sorte qu’en cas de contact un peu brusque avec quelque obstacle (voiture, arbre, …) celle-ci se volatilisait en petits morceaux. Parfois on pouvait voir un conducteur resté assis sur son siège après un choc, et sans plus d’habitacle autour de lui.

 

*

 

Le septième jour était un samedi. Il fut particulièrement calme. Pas un seul défilé dans les rues voisines : ni de la Jeunesse organisée (FDJ), ni des enfants des écoles encadrés, ni des ouvriers militarisés (Kampfgruppen).

 

Il n’y eut pas d’obstacle quand on nous apporta les repas de la villa française.

Mais nous n’avions toujours pas le droit de parler avec les représentants de notre Mission. Tels étaient les ordres qu’avait reçus le capitaine de jour. Aussi, en représentant du pays où l’utopie était au pouvoir, inventa-t-il un système subtil. L’Adjudant-chef  Blangetas avait le droit d’annoncer en français et en allemand le détail de ce qu’il apportait, ainsi le nom des plats ; le capitaine traduisait d’allemand en russe à mon intention, et moi de russe en français pour mes compagnons d’infortune. Ceci prenait bien sûr un certain temps, et comme tout était prononcé à haute voix, Blangetas – et lui seul – comprenait ce que nous disions en français pour lui répondre. Il suffisait de glisser des messages dans nos propos et le tour était joué.

 

*

 

Un jour, à Berlin-Ouest, des ouvriers qui travaillaient sur la voirie avaient déterré  un casque soviétique et un crâne qui y était logé. Nous prévînmes les Soviétiques, leur proposant de leur apporter ces restes macabres. Leur indifférence à l’égard des morts nous était connue, mais nous voulions voir leur réaction. Comme prévu ils se déclarèrent non-intéressés.

Le Colonel Rohé et moi avions appris que le tombeau de Glinka, le compositeur russe du XIX siècle, se trouvait au cimetière de Tegel en secteur français. Nous allâmes sur place, en curieux, et découvrîmes une tombe dans le plus mauvais état et semblant abandonnée. C’était une occasion de titiller la Section des relations extérieures.

A ce moment Glinka ne semblait pas en honneur en URSS. Etait-ce parce que l’un de ses opéras fort célèbre était ‘La vie pour le Tsar’, ou parce que, plus prosaïquement, il était mort alcoolique ?

Nous informâmes donc la SRE en adoptant le ton sentimental : comment un compositeur russe aussi célèbre en France pouvait-il avoir été ainsi oublié ? Et oublié en terre allemande. Pas d’écho, puis réponse négative.

Mais curieusement, dix jours plus tard, nous reçûmes un appel téléphonique de Potsdam : Trois camions de l’Armée Soviétique étaient en place à Berlin-Est, chargés de pierres et ferrures pour refaire la tombe. C’était bien sûr très pressé.

La SRE demandait que le Chef de la Mission Française délivre les documents nécessaires pour que les véhicules puissent entrer à Berlin-Ouest et aller jusqu’au cimetière.

Le Colonel Rohé refusa l’urgence, dit qu’il devrait consulter sa hiérarchie, qu’il faudrait des délais… Nous n’en entendîmes plus jamais parler.

 

*

 

Un jour où nous avions à parcourir la région autour de Dresde, nous avions été accompagnés par une, puis deux, puis trois voitures de Vopos. Nous fîmes quelques détours hors de l’autoroute pour essayer de les semer, mais la traîne nous suivait et allait même en augmentant. Je pensai que la petite route de Dresde à Meissen nous donnerait l’occasion de leur jouer un tour. Celle-ci était connue comme la moins large de la DDR. Nous nous engageâmes sur cette voie, suivis par cinq voitures à feux tournants. L’étroitesse de la route ne permettait pas de doubler. Nous les  traînâmes donc sur vingt bons kilomètres à une vitesse très réduite, imaginant la fureur de ces Saxons abusés. Je m’attendais au pire en arrivant sur la petite place de Meissen, mais quand les Vopos nous virent arrêtés devant l’entrée de la salle d’exposition de la célèbre Manufacture, où j’entrai en paisible visiteur, ils nous lâchèrent, sans doute appelés à des tâches plus pressantes.

 

Des camarades m’avaient dit qu’il n’y avait presque jamais rien à vendre dans cette salle magnifique, sauf quelques babioles. Or ce jour-là était offert à la vente un splendide vase d’assez grande taille et de premier choix, les deux épées croisées en faisant preuve sur le fond. Le prix en Mark-Ost défiait toute concurrence. J’achetai, seule acquisition de qualité que je n’aie jamais faite en DDR. Mon Adjudant-chef y trouva aussi une assez jolie porcelaine.

 

*

 

Le huitième jour, un dimanche, fut encore plus calme. Le capitaine de jour proposa spontanément de faire balayer la pièce où nous avions en principe accès. Je lui fis comprendre très courtoisement que c’était son affaire.

Les heures coulaient lentement. On n’entendait même pas une cloche pour les égrener, dans ce pays qui avait été chrétien.

Je me récitai des poésies de Ronsard, des fables de La Fontaine, les ‘Djinns’ de Victor Hugo… Quel secours on peut trouver dans notre langue française lorsque l’on est dans un certain dénuement  et que l’on a besoin de quelque chose à quoi s’accrocher !

Je pensai au ‘Voyage autour de ma chambre’ de Xavier de Maistre, lu dans ma jeunesse ; mais je compris qu’échafauder déjà maintenant un ‘Voyage autour de ma voiture’ – même in abstracto – rencontrerait des obstacles : l’espace était trop réduit, le froid trop rigoureux, et  les sentinelles bien pesantes.

 

Dans l’après-midi, trois jolies épouses d’officiers américains d’USMLM s’arrêtèrent un instant devant la grille cochère et nous firent des signes gracieux de la main, en nous saluant avec des ‘Hi’ ! La sentinelle en resta pantoise. Ce fut pour nous une bouffée de gentillesse au milieu de notre vilaine grisaille.

 

*

 

Un dimanche exceptionnel je m’étais fait touriste et étais allé à Dresde avec ma femme et mon fils aîné (dont le propousk serait bientôt caduc car il atteignait l’âge  de dix-sept ans). Nous eûmes les suiveurs habituels dès l’autoroute, mais peu agressifs. Arrivés à Dresde vers midi, nous décidâmes de déjeuner au restaurant proche du Musée. Deux suiveurs s’installèrent à la table voisine. Ils nous suivirent quand nous entrâmes dans le Musée et s’apprêtaient déjà à monter avec nous le long escalier qui mène aux salles d’exposition. Or à ce moment un joyeux groupe en descendait, sans doute des visiteurs d’un autre pays de l’Est. En nous apercevant ceux-ci nous saluèrent avec des hourras enthousiastes, pensant et disant que j’étais un militaire  hongrois. Les suiveurs écœurés disparurent.

 

*

 

 

Note du rédacteur :

 

L’équipage apprécia beaucoup les gestes de sympathie des épouses d’officiers de la Mission Américaine passant devant la KOMENDATOURA.

 

Le cinquième épisode évoquera le neuvième et le dixième jour de détention toujours marqués par des heurts avec les gardiens. Il  y évoquera aussi les différentes réceptions  officielles entre chacune des Missions Alliées et les autorités Soviétiques ainsi que le rapatriement d’un coureur cycliste français accidenté lors d’une compétition en RDA.



07/02/2024
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