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LA KOMENDATOURA DE POTSDAM par le Commandant Claude LEGENDRE, épisode 2

Rédacteur : Jacques Suspène

 

 

Introduction :

 

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Dessin réalisé par l’auteur en couverture de son document

 

 

Cet épisode commence par des informations sur la SRE (Section des Relations Extérieures), organisme de l’Armée Soviétique chargé des contacts avec les trois Missions et le refus par les Soviétiques de contact entre l’équipage et le Chef de la Mission. Par un exploit et par « force » l’Adjudant-chef Blangetas, le gérant de la villa française, réussi au soir du troisième jour de détention à faire parvenir à l’équipage des couvertures et un peu de nourriture.

 

Début de l’épisode 2 :

 

La Section des Relations Extérieures, en abrégé SRE, était l’organisme de l’Armée Soviétique chargé des contacts avec les trois Missions Etrangères : Française (MMFL), Britannique (BRIXMIS) et Américaine (USMLM). J’y connus d’abord le Colonel Pintchouk, puis Gretchichkine. L’adjoint, le Lieutenant-Colonel Grichel, figure assez pâlotte mais obstinée, resta en deuxième position sous les deux pour assurer la continuité.

 

Pintchouk était grand, massif, rougeaud, un homme peu avenant et aux façons brusques. Mais lui au moins avait l’air d’un soldat. On l’aurait vu commander une unité. Il avait des difficultés de paroles : sans aller jusqu’à bégayer, il s’interrompait parfois au milieu des mots, ce qui était précieux pour les interprètes lorsque l’on avait à le traduire au cours des réunions ; on disposait ainsi de plus de temps pour choisir ses expressions.

 

Je découvris un aspect de sa personnalité au cours d’un voyage à Baden-Baden, où une délégation soviétique que j’accompagnais alla rendre visite au Commandant-en-Chef français. Les Soviétiques avaient cru nécessaire d’apporter un cadeau : celui-ci était une reproduction en plâtre haute de plus d’un mètre d’un gratte-ciel de Moscou, peut-être l’Université Lomonossov. Le jour de l’arrivée à Baden, on entreposa la chose dans une pièce inutilisée. La veille de la remise officielle, Pintchouk voulut y aller pour préciser les conditions dans lesquelles le cadeau serait offert.

Catastrophe ! Des petites bestioles  noirâtres avaient inondé la pièce et le plâtre, s’infiltrant dans les moindres interstices de celui-ci. Je promis de m’enquérir pour le nettoyage, mais Pintchouk furieux se mit à piétiner pour écraser les envahisseurs. Il avait l’air d’un écolier pris en faute. C’était un spectacle qui ne manquait pas de pittoresque.

 

*

 

La SRE était installée à Potsdam, dans une maison assez quelconque. Lorsque l’on y entrait, on était saisi par l’odeur caractéristique du savon et des désinfectants soviétiques. S’y ajoutait en hiver le relent âcre des fumées de lignite, qui imprégnait toutes les maisons en DDR.

 

La pièce de réunion au premier étage comportait une table et quatre chaises, sans aucune décoration ; le tout était disposé de façon que la partie adverse – Chef de Mission et son interprète – soit éclairée par la lumière de la fenêtre, tandis que la partie soviétique – le Colonel et son interprète – restait dans une semi-ombre, procédé classique dans un monde où l’on se méfie de tout et de tous.

En outre, une petite table ronde et quelques fauteuils assez simples étaient installés dans un coin pour les cas très rares où les Soviétiques avaient à demander quelque chose (médicaments occidentaux, par exemple) et cherchaient à converser de façon moins ‘service-service’.

 

Les réunions avaient lieu sur demande de l’une des parties. La ponctualité était de rigueur, les salutations échangées froides et sans sourires. Le ton restait calme.

 

Le Colonel Rohé n’était pas né d’hier, comme on dit en russe ; il préparait soigneusement à l’avance ce qu’il avait à dire, et mettait au courant l’officier-interprète qui devait l’accompagner. Comme il comprenait suffisamment le russe – mais sans jamais le montrer – il pouvait profiter des quelques instants nécessaires pour la traduction et répondre avec vivacité aux propos du chef de la SRE.

Les sujets abordés étaient divers, outre le thème qui avait provoqué la réunion.

 

Les Soviétiques avaient toujours un couplet contre les ‘revanchards’ ouest-allemands qui menaçaient la paix du monde ; et ils ne manquaient pas de se plaindre des mauvaises façons des équipages de la Mission Française qui ‘grillaient’ les pancartes d’interdiction sur les routes …

 

Le Colonel Rohé évoquait, sans adoucir les termes, les voitures suiveuses de la ‘Gestapo est-allemande’, expression qui mettait invariablement les Soviétiques dans une colère froide. Il déplorait l’interdiction qui lui était faite de se rendre au camp d’Oranienburg, où l’un de ses oncles avait péri en déportation, et qui était en zone interdite permanente…

 

Un jour, nous montrâmes à Gretchichkine une photo de suiveurs prise par nous peu avant. Ces messieurs étaient arrêtés dans un  parc d’autoroute, paisiblement occupés à changer la plaque d’immatriculation de leur voiture. Gretchichkine écarta l’argument en disant qu’il n’avait à s’occuper que de ce qui concernait l’Armée Soviétique.

 

Une autre fois, nous exhibâmes une photo que j’avais prise la veille et qui montrait la porte d’entrée de la Komendatoura de Magdebourg dont un pilier était orné d’une croix gammée tracée à la craie. Revanchards est-allemands ? Il n’y eut pas de réaction.

 

*

 

Le lendemain des menaces qu’il me fit, et que je qualifierais de ‘tribunalesques’, fut notre troisième jour de détention. Le Colonel Rohé pénétra soudain par la petite porte extérieure de la Komendatoura, bouscula un peu la sentinelle, et nous pûmes échanger quelques mots rapides avant que le capitaine de jour ne dégringole de son perron et n’intime l’ordre au colonel français de sortir dans la rue.

 

Dans l’après-midi, une forte équipe d’officiers soviétiques de toutes armes vint inspecter la voiture accidentée. Il s’agissait pour moi de limiter leur curiosité. Texte de l’Accord en mains, je leur indiquai, ce qu’ils ne savaient sans doute pas, que la voiture était territoire français et qu’en conséquence ils ne pourraient ni ouvrir le coffre arrière ni s’installer à la place du conducteur pour vérifier les différentes pédales. Peut-être impressionnés par ma déclaration, ils n’insistèrent pas, mais passèrent un long moment à fureter autour de nous sous le prétexte d’examiner les dégâts extérieurs.

 

Le soir, l’Adjudant-chef Blangetas, le gérant de la villa française, nous apporta des couvertures et un peu de nourriture malgré les objurgations du capitaine de jour.

 

*

 

La Volkspolizei était en DDR un monde en soi. Très nombreux, les Vopos étaient bien organisés et disciplinés. On les sentait fiers de leur uniforme et de leur puissance. Nous étions l’ennemi qu’il fallait poursuivre et gêner ; mais ils ne pouvaient pas faire n’importe quoi, et connaissaient leurs limites. Ainsi ils pouvaient bloquer nos voitures, mais ils n’avaient pas en principe le droit de les violer. Pour nous ils étaient seulement l’émanation d’un Etat non reconnu, et nous les traitions comme inexistants. Au demeurant, ils devaient se plier aux exigences des occupants soviétiques. Quand ils nous bloquaient nous leur disions d’appeler les Soviétiques, et ne manquions pas de leur dire que l’Allemagne avait perdu la guerre et que nous, Français, faisions partie des vainqueurs. On sentait que leur fierté prussienne ou saxonne en était rabattue, mais à cela ils ne répondaient pas, nous laissant à notre jubilation.

Leur organisation comprenait des zones d’action dont nous essayions de déterminer les limites, car en général ils lâchaient la poursuite à un point précis, quitte à nous passer à leurs équivalents d’une autre zone.

 

Les plus agressifs étaient ceux de Rostock, le port du nord. Il s’avérait impossible de pénétrer en ville sans qu’ils sortent de la cachette où ils semblaient nous attendre du matin au soir et du soir au matin.

Un jour, arrivant à la Grand’Rue et déjà suivis, nous aperçûmes un groupe de personnes entourant un homme étendu par terre, en apparence à la suite d’un accident de la circulation. Deux voitures de Vopos étaient arrêtées, et les policiers s’activaient. Mais en apercevant notre voiture de Mission, ils bondirent dans leurs véhicules, abandonnèrent le blessé et le groupe qui l’entourait, et nous suivirent jusqu’à la sortie de la ville. Nous étions vraiment la tâche prioritaire.

 

Il y avait aussi quelques femmes Vopos, que nous baptisions les ‘Vopettes’. Celles de Wittenberg, la ville de Luther, étaient les plus visibles, installées à un carrefour sur une sorte d’estrade où elles avaient le téléphone à l’oreille.

 

Dans les gares opéraient les Trapos, agents de la Police des transports, hargneux et prompts ‘téléphoneurs’. Nous avions peu affaire aux Grepos, ceux qui gardaient les frontières mais savions qu’ils étaient des tout-méchants ; on en voyait près de la frontière de Pologne, celle que l’on pouvait approcher à quelques kilomètres.

 

Les suiveurs, que nous appelions à l’anglaise les ‘narks’, étaient d’une autre trempe. Ils dépendaient du MfS (Ministerium für Staatssicherheit) qui deviendrait ensuite la STASI.

Ils étaient équipés de voitures occidentales, principalement des BMW, savaient s’en servir et évoluaient en tout-terrain presque aussi bien que nous avec nos Mercedes.

 

On sentait qu’ils avaient des ordres précis de ne pas attaquer directement, mais certainement d’être offensifs en tout temps. Ils avaient le même visage sournois et la même allure fausse que les agents de la Gestapo qui étaient venus une nuit arrêter ma sœur pendant l’occupation allemande en France.

Nous ne doutions pas qu’ils étaient capables des plus basses œuvres, comme leurs équivalents du KGB soviétique. La population savait les reconnaître et semblait en avoir la plus grande crainte.

 

Leur hantise était d’être photographiés par nous. Un jour où nous étions arrêtés sur le bas-côté de l’autoroute avant d’entrer à Potsdam, une de leurs BMW vint se placer juste devant nous, reculant pour être au plus près. Or, à ce moment précis, une autre voiture de la Mission française arrivait. Un signe fut fait, aussitôt compris, et l’équipage français vint s’arrêter juste devant la voiture des suiveurs. Bloqués, ceux-ci étaient blancs de peur. Nous pûmes ainsi les photographier de près et à loisir. Puis nous les quittâmes, pantois.

 

*

 

La DDR était un pays décoré par la propagande. En tous lieux, le nombre de drapeaux – est-allemands et soviétiques – était considérable. Des panneaux d’affichage, parfois minables, parfois luxueux, ornaient les plus petits villages et écarts. Les routes étaient ornées de ‘Transparents’, banderoles rouges portant les dernières trouvailles psychologiques du Parti unique. Des slogans étaient martelés sur tous les supports imaginables.

 

Nous étudiions cela avec intérêt. Ainsi certains mots d’ordre disparaissaient soudain, n’étant plus conformes à la dernière ligne du Parti. Par ailleurs, il y avait de légères et subtiles différences selon que l’on était en Mecklembourg, en Saxe ou en Thuringe. Une exception notable était la Lusace, petite région à l’extrême sud-est du pays, où la population sorabe était slave et catholique. Là, la propagande était moins agressive et jamais antireligieuse. Les crucifix aux bords des chemins y étaient en très bon état, repeints de frais. Respect soviétique pour des petits frères slaves pourtant non orthodoxes ?

 

*

 

Note du rédacteur :

 

En cette fin d’épisode, l’auteur fait très justement constater qu’en fonction des zones géographiques de la RDA la propagande communiste s’adaptait. Il nous fait part aussi de quelques-unes de ses impressions sur la Volkspolizei et la Stasi.

 

Afin de surprendre les «  Services » Soviétiques et Est-Allemands chargés de nos filatures, les trois Missions avaient découpé la RDA en trois zones d’activités. Ainsi les trois Missions, à un « Top » donné, changeaient  de « zones de prospection » à des dates et durée aléatoires.

 

L’épisode 3 commencera à l’aube du quatrième jour de détention. Le Commandant LEGENDRE y évoque « un point  marqué » face aux attitudes non-respectueuses et inadmissibles du personnel de la KOMENDATOURA de POTSDAM envers des membres de la MMFL tentant de se rendre auprès de l’équipage détenu.



24/01/2024
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