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Dix T55, deux cuillers et une bouteille de cognac

 

Dix T55, deux cuillers et une bouteille de cognac

 

 

 

 

 

A chaque arrestation après un blocage, les chefs de la Kommandatura appelés sur place se creusaient toujours la cervelle pour essayer de trouver un motif plus ou moins sérieux à l’encontre de l’équipage bloqué afin de remplir le fameux Akt d’accusation…que le chef d’équipage ne signait jamais !

  

Cela se passait à l’automne 1981, le capitaine Trastour est désigné pour une mission en zone A avec l’adjudant-chef Bruzzo et l’adjudant-chef Simon. Un équipage précédent a relevé les indices d’un mouvement de la 9ème Division blindée de la NVA stationnée dans la zone interdite permanente (ZIP) de Torgelow. Sur la route 103, au nord de Prenzlau et en direction de Pasewalk, l’équipage croise effectivement plusieurs convois de cette division, dont il relève bien sûr tous les numéros tout en les photographiant !

 

Pour parfaire ces premières observations, le chef d’équipage décide d’aller faire un tour du côté de la gare de Nieden, une gare d’embarquement bien connue, reliée à la ZIP de Torgelow par une piste tactique pavée, ce qui était rare en RDA. Bruzzo s’exclame d’ailleurs : « Mais, ça ne ressemble pas du tout à une piste tactique, ce boulevard ! ». La VGL roule toutefois « sur la pointe des pneus » … 

 

En émergeant du petit bosquet qui précède la gare, l’équipage tombe sur un passage à niveau fermé ce qui l’oblige à stopper.  Il constate alors la présence d’un ZSU 23/4 à sa droite et d’un BTR 60 sur sa gauche ! Face à eux, une UAZ 469 qui, dès la barrière ouverte, vient se placer derrière la VGL avant que son conducteur ait pu tenter un demi-tour d’urgence. Ils sont bel et bien coincés, bloqués, sans possibilité de s’échapper. Le capitaine dit à Bruzzo : « Alors, ce n’est pas une piste tactique, ça ? ».

 

Les soldats est-allemands ont l’air vindicatif et nul doute qu’ils rendent compte aux Soviétiques, sans trop se presser pour nous conserver captifs le plus longtemps possible.

 

Nous attendons donc, sans leur adresser la parole, lorsque soudain, au bout d’une bonne demi-heure, arrive face à nous une compagnie complète de T55 qui, dans un ordre parfait, embarque sur les plateaux lourds qui les attendaient en gare. Nous les « prenons » comme à la parade ! Le renseignement était bon, la 9ème DB part bien en exercice.

 

Quelques heures plus tard, arrive enfin la Kommandatura, en la personne de son commandant et de deux autres officiers. Le chef d’équipage s’explique brièvement, les Soviétiques prennent les propousks de l’équipage qui les suit jusqu’à Prenzlau. Les adjudants-chefs Simon et Bruzzo restent dans la VGL qui stationne devant la Kommandatura tandis que le capitaine y pénètre derrière les Soviétiques.

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Et là commence un vrai cinéma ! Le commandant part dans son bureau pour, dit-il, téléphoner à la Section des Relations Extérieures (SRE) de Potsdam (dont dépendent les trois Missions) et il laisse le capitaine avec ses deux officiers qui lui posent toutes les questions possibles et imaginables, tentant par tous les moyens de le déstabiliser en l’accusant d’espionnage. De temps en temps, le commandant revient et lui dit qu’il n’arrive pas à avoir la SRE, mais qu’il ne se décourage pas… ! Les deux officiers, constatant qu’il est deux heures de l’après-midi disent au chef d’équipage : « Mais, tu n’as pas mangé ? On va te trouver quelque chose à grignoter ». Ils se font apporter et ouvrir des boites de conserves de poisson mais voyant qu’il semble rechigner à y goûter, le commandant lui dit : « Tu n’as pas l’air d’avoir confiance ? Tu crois peut-être qu’on veut t’empoisonner ? Je vais donc goûter moi-même devant toi ! »  Et il joint le geste à la parole. Le capitaine consent alors à manger d’autant plus volontiers qu’il commence à avoir vraiment faim !

 

La conversation continue, ponctuée par les allers-retours du commandant qui n’arrive toujours pas, le pauvre, à avoir Potsdam au téléphone ! Le capitaine confie alors à ses « geôliers » que son épouse vient récemment d’accoucher de jumeaux. Ils s’exclament, le félicitent, envoient un soldat acheter aux économats locaux deux petites cuillers en bois peint pour la « becquée » de ses jumeaux. Bref, l’ambiance devient tout à coup chaleureuse. Enfin, vers 19 heures, le commandant, vient annoncer qu’il a enfin réussi à contacter la SRE, et que l’équipage est libre.

 

En définitive, il n’y a eu aucune accusation portée contre l’équipage, aucune demande de signature d’un AKT. En réalité, il s’agissait tout simplement de faire poireauter l’équipage pour que « l’écoulement » de la 9ème DB se poursuive sans être observé par les missionnaires !

 

Effectivement, lorsque ces derniers reprirent la route, ils purent constater l’absence de tout véhicule de la 9ème DB qui, apparemment, avait terminé son mouvement !

 

Peu de temps après, à l’occasion d’une nouvelle sortie dans la zone, le capitaine a apporté au Patron de la kommandatura une bouteille de cognac et quelques insignes d’unités dont les officiers soviétiques étaient friands, pour les remercier de leur accueil. Le commandant n’en croyait pas ses yeux !

 

 

 

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« Dans un ordre parfait, la compagnie de T 55 de la 9°DB embarque sur les plateaux lourds qui les attendaient en gare de Nieden… »

 

 

 

 

 

Patrick Manificat d’après le récit de Daniel Trastour.

 



02/02/2019
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