secrets-de-la-guerre-froide

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Sentinelle derrière le rideau de fer (année 1980). (R.Pi)

 

 

 

La nuit est minérale, les étoiles brillent dans un ciel de pleine lune, un ciel de Prusse du mois de janvier, le froid est vif, j'ai quitté la voiture qui se trouve à quelques mètres à peine, je devine sa silhouette de grosse berline avec ses phares rectangulaires, sa boule de remorquage à l'avant, la couleur kaki antireflet donne un effet massif et inquiétant, les rideaux bruns sont tirés sur les côtés. Elle repose comme un animal, prête à partir sur une alerte que je peux donner à chaque instant.

 

 

Le capitaine T. est au volant, il lutte contre le sommeil, il prendra dans deux heures ma relève. A l'arrière le sergent récupère, il devra être en forme pour demain. ( les équipages en zone sont composés de trois hommes, un officier chef d'équipage, un observateur sous-officier, un conducteur sergent ou caporal/chef détaché du 13°RDP ou du 1° RPima). 

 

Malgré le froid, j'ai préféré sortir, j'ai envie de respirer la nuit. La nuit est  une alliée fidèle, j'ai appris à l'apprivoiser. La neige en fine couche recouvre le sol en pause irrégulière, le souffle des trains a  formé quelques congères de poudreuse qui vole à chacun de leurs passages. J'aime cette solitude, j'écoute la nuit. Une dame blanche vole en rase motte et pousse un hululement  de surprise en me repérant. Plus loin, un animal inconnu lance un dernier cri d'agonie, victime de je ne sais quel monstre imaginaire. Mon esprit vagabonde, et pourtant je suis attentif à chacun des signes et des odeurs.

 

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 Une VGL 280E de la MMFL ( année 1980)

 

J'ai revêtu ma tenue grand-froid, composée d'un pantalon chasuble et d'un blouson en plume d'oie de couleur vert tendre, ce qui de loin me fait ressembler à un bibendum. Sans sur-bottes, je commence à avoir les pieds engourdis. Dans ma poche mon petit magnétophone. Mes lunettes à intensification de lumière OB41 sont pendues autour de mon cou à l'intérieur de ma parka.

 

 

Je suis assis dans la neige, adossé à un arbre chétif, face à la voie ferrée qui est en contrebas de quelques mètres, peut-être cinq mètres à peine. Plus loin dans une légère brume je devine un passage à niveau sur la route de Missen. Il est 2 h 00 du matin, je suis à l'est de Calau, une bourgade qui a pour seul intérêt d'être à proximité d'une voie ferrée stratégique, celle qui relie la RDA à la Pologne, et au-delà, à L'URSS.

 

 

Calau_12.jpgcarte actuelle de la région de Calau

 

C'est par cette voie qu'une partie du matériel militaire soviétique neuf, pénètre en RDA.  Dans notre jargon l’import. On peut y observer, des radars, des matériels associés électroniques, des blindés. La nuit, en cet endroit,  les convois sur train passent entre 50 et 60 km/h, cela est suffisant pour identifier le matériel, même bâché. Je suis devenu, à force de travail, et grâce à la transmission du savoir-faire des anciens, un observateur pointu. Je sais les silhouettes. Une simple forme sombre et fugitive, éclairée partiellement ou scintillante au travers des jumelles de nuit, suffit pour qu'instantanément jaillisse de mon cerveau un mot, un nom sous son code OTAN, correspondant à un matériel spécifique. Nous sommes peut-être en ces années 1980, à peine plus d’une dizaine à posséder cette capacité.

 

 

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import de 2S3 en caisse

 

 

Et pourtant, chacun d'entre nous possède cette immense honnêteté intellectuelle de reconnaître ses rares erreurs, ses limites et ses doutes. C'est pour cette raison que nos notes de renseignement sont considérées par les exploitants comme du renseignement fiable, du A/1 ou du A/2 (la lettre caractérise la qualité de la source, le chiffre la fiabilité du renseignement,  A source certaine sur 1 : renseignement certain. 2 : à confirmer etc…). C'est à ce prix que la connaissance de l'adversaire progresse sans cesse.

 

            Comme les « oreilles » qui identifient dans les sous-marins les navires au bruit de leurs seules hélices, la plupart des observateurs des missions sont capables, d'identifier les matériels. Tous les matériels bâchés ou non, par leur seul contour.

 

            Les formes camouflées par des planches, (il n'est pas rare d'observer des automoteurs d'artillerie en caisse dont seul le dessus dépasse), sont aussi identifiées par l'importance de leur volume et par certains détails que seuls les initiés connaissent. On sent les formes, les ombres, mais aussi en une fraction de seconde la configuration du matériel, son état, sa place dans un ensemble plus complexe d'associés. Ce qui  peut donner des indications précieuses sur la destination de l'unité. Départ en campagne de tir ou manœuvre, matériels regroupés pour une mise en réparation. Import ou export.

 

 

Ainsi, un bon observateur se distingue  par la quantité des informations qu'il a mémorisées, et sa capacité à restituer instantanément son savoir. Le domaine est particulièrement vaste, on estime à environ un millier le matériel de base à retenir. L'expérience et le travail dans ce domaine sont essentiels, autant que la motivation.

 

            Demain nous continuerons notre travail, par la reconnaissance d'une unité aéroportée soviétique à Cottbus, en limite de Zone d'Interdiction Permanente (ZIP) à 30 kilomètres à peine à vol d'oiseau de la frontière polonaise. Puis nous irons du côté de Bautzen pour rentrer en fin de journée par Dresde. Je reconnais au capitaine T., dont la carrière est très attachée au 13° RDP un grand professionnalisme,

 

            L'avant veille, en salle d'opérations, la préparation a été minutieuse, étude des dossiers d'objectifs, mémorisation des points d'observation, et des chemins d'accès, nous avons relu les extraits des différentes sorties précédentes, les incidents. Nous sommes partis avec le minimum de moyens, une carte au 1/25000  de la région, les plans directeurs ont été mémorisés.

 

            Lors des missions dans la profondeur de la RDA, chacun connaît parfaitement son rôle au sein de l'équipage, mais nous sommes instantanément interchangeables. L'observateur est déchargé de la navigation générale et d'une partie de la sécurité, mais reprend la main aux abords des objectifs lorsque l'observation devient alors prioritaire. Le décompte est effectué par l'observateur, en place avant droite, et prend les photos techniques et le chef d'équipage en place arrière assume la responsabilité générale de la mission,  gère les suiveurs  du MFS (2) en écoutant leurs communications sur le scanner et choisit éventuellement, des itinéraires de contournement. Il prend aussi les photos à la volée et se tient prêt à effectuer une exfiltration rapide si nécessaire, par des itinéraires qui ne mènent pas à une impasse, ou en zone encore plus dangereuse.  Le conducteur quant à lui ne prend aucune initiative, c'est l'observateur à ses cotés qui lui donne des directives, et celles-ci ne souffrent d'aucunes contestations. Les sergents sont drillés pour cela. Et le conducteur ira droit au fossé si l'observateur le lui dit. Certains par leurs réflexes ont sauvé la vie des équipages.

 

La répartition des tâches est un peu différente en équipage à deux en "local", dans la zone proche de Berlin, le sous-officier est à la fois chef d'équipage et observateur, et parfois conducteur et observateur lorsque le sergent est fatigué. Remonter un convoi ainsi dans ces conditions relève parfois de la haute voltige, et démontre si nécessaire le haut professionnalisme des sous-officiers de la Mission française. (dans les autres missions les sous-officiers ne sont jamais chef d'équipage, et ce particularisme étonne, d'autant plus que les sous-officiers de l'armée de terre  sont aussi rédacteurs de leur propres notes de renseignements )

 

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 En Local

           

Ainsi, on reconnaît un équipage efficace au respect de chacun pour son rôle. A la MMFL, on dit « équipage » et non pas « équipe », et la sémantique a son importance . La fonction comme à bord d'un avion prime toujours le grade.

  

            Dans un tel microcosme, chacun  se connaît parfaitement, on sait à peu près tout sur les réactions, des uns et des autres, et ses humeurs. Nous faisons tous des efforts pour nous respecter, et dans les moments difficiles, c'est la solidarité qui s'exprime en dépit des fortes personnalités des uns et des autres.  

 

Courage, abnégation, partage, des mots ringards pour ceux qui ne connaissent que le confort de leurs acquis, et l'assurance de leur avenir. Ici ce ne sont pas des mots, ce sont des réalités. Chacun, derrière un sourire, une grimace, ou un coup de gueule exprimera à un moment donné son stress. Car la peur parfois lorsque que l'on a le temps d'avoir peur peut apparaître. Il ne peut y avoir de courage sans  effroi. Il faut  du cran pour remonter des convois soviétiques de plus de 300 véhicules, frôler des camions énormes dont une seule roue peut écraser et plier une voiture comme un simple carton.

 

 

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Kraz 255B Thin Skin

 

 

Du courage, il en faut pour tenir sur une position de nuit, alors que les chars embarquent à 50 mètres toutes lumières éteintes à l'infrarouge, il en faut pour tenir en bout de piste et photographier les avions qui passent à 20 mètres sol et écouter en même temps la tour de contrôle, en se sachant en plein zone d'insécurité. Pour toutes ces raisons, chacun de nous apprend ici l'humilité, et par respect de l'autre, on  sait rester modeste, puisqu'il sait que l'autre a certainement vécu ce qu'il vient de connaître.

 

            Nos camarades de l'armée de l'Air font un métier un peu différent, et tout autant difficile. Certes, la nuit ils dorment plus souvent que nous, mais que de risques pris auprès des aérodromes soviétiques et Est allemand et des sites radars  et sol-air.    

 

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         Hind D

 

            La place de la MMFL au sein du système de renseignement de l'Armée est unique d'autant plus qu'il s'agit d'un organisme interarmées (on le désignerait par le terme OVIA aujourd'hui) et n'a aucun équivalent dans l'histoire du renseignement militaire. Hiérarchiquement placé sous la responsabilité du 2° corps d'armée des Forces françaises en Allemagne (2°CA CFFA), et du 2°Bureau de la Forces aériennes tactique (FATAC.B2), nos correspondants peuvent être multiples, d'autant plus multiples que la DRM (direction du renseignement militaires) n'est pas encore née, et que le renseignement militaire se perd dans un certains nombre d'organismes sans liens réels entre eux. Pour ne citer que certains: l'EMAT-BRRI-Le CERM-le SGDN-les FAS- la DGSE-les écoutes techniques 44°RT etc.. (1)

 

à suivre : la recherche du renseignement.

 

Roland Pietrini  

 

 



11/04/2018
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