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La KOMENDATOURA de POTSDAM par le Commandant Claude LEGENDRE, épisode 3.

Rédacteur : Jacques Suspène

 

 

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Dessin réalisé par l’auteur en couverture de son document

 

 

 

 

Dès l’aube du quatrième jour de détention une tentative d’apport de café et de biscuits par l’Adjudant-Chef Blangetas à l’équipage est avortée. Ainsi débute le récit cette nouvelle journée de détention qui décrira aussi « un point marqué » par le Chef d’équipage vis-à-vis des Soviétiques. L’épisode se terminera par l’évocation de l’odeur si particulière du « MINOL »…

 

Episode 3 :

 

Le quatrième jour dès potron-minet, Blangetas était à la grille avec café et biscuits. La sentinelle ne lui laissa même pas ouvrir la porte et le chassa avec des façons soviétiques. En début de matinée, le Lieutenant-Colonel Chardon arrivait, magnifique, une jambe arquée à cause de sa blessure, appuyé sur sa canne. On eût dit un Colonel de Grognards. Le capitaine de service le bouscula grossièrement et le mit à la rue. Je servis à celui-ci un couplet, avec citation d’une fable de Krylov, le La Fontaine russe. Ce fut bien sûr sans effet, mais une heure plus tard je demandai à être reçu par Souchko et lui déclarai que j’émettais une protestation officielle en raison de l’attitude de son subordonné. Il eut l’élégance d’admettre que celui-ci avait eu tort. Sur ce, je lui appris que le Lieutenant-Colonel Chardon avait été blessé en 1940, et je ne manquai pas de lui rappeler qu’à ce moment-là son pays était allié des Nazis. Il eut l’air gêné et bredouilla quelque chose.

 

Une heure après, le Colonel Rohé lui-même nous apporta du café sans rencontrer d’obstacle.

Nous marquions un point.

 

Connaissant les Russes, je savais combien ils craignaient de passer pour des barbares aux yeux des Occidentaux. Il fallait donc enfoncer ce clou chaque fois que possible.

Le soir, conformément aux directives orales du Colonel Rohé, je fis une relation écrite de l’accident en double exemplaire et non signée. Bien sûr la BMW des suiveurs figurait en bonne place dans ce rapport. Un exemplaire fut remis à Gretchichkine.

*

Les heures passaient lentement en ‘calouchette’, le mot de notre argot pour ‘détention’.

On nous proposa de la nourriture cuisinée dans le sous-sol de la Komendatoura. Nous refusâmes. D’une part nous craignions d’être empoisonnés par ordre du KGB, d’autre part l’apport de repas venant de notre Villa permettrait contacts et échanges d’informations.

 

*

 

On voyait en DDR des étrangers dont on pouvait se demander pourquoi ils étaient là. Un jour, au fond d’un petit village, nous aperçûmes une voiture Citroën DS immatriculée en France. Nous évitâmes le contact, prudemment.

Parfois des voitures civiles britanniques se perdaient autour de Potsdam, dont les accès étaient compliqués. Nous les remettions courtoisement dans le droit chemin. Une fois nous vîmes un groupe de voitures tchèques arrêtées dans un parc de l’autoroute. Une dame non sans allure nous expliqua qu’elle était artiste lyrique et trouvait la DDR irrespirable. Au su de qui nous étions, elle nous dédicaça une photo d’elle en robe du soir.

 

Dans la région autour de Leipzig des étudiants noirs cherchaient à entrer en contact. Ils se plaignaient du racisme qui régnait à la Faculté de médecine. Nous ne leur répondions pas : la décolonisation était encore fraîche.

 

Souvent des anciens Légionnaires, voyant la plaque tricolore de nos voitures, s’approchaient, se mettaient au garde-à-vous et se présentaient : « … tel régiment, tel bataillon, tel compagnie ». S’il y avait des Vopos à proximité, ils accouraient aussitôt, ceinturaient le coupable par l’arrière et l’emportaient.

Dans les villages isolés s’approchait parfois de nous un paysan ; il regardait attentivement s’il n’était pas vu, et nous racontait qu’il avait été prisonnier en France et en gardait un bon souvenir. Nous lui donnions un paquet de cigarettes.

 

Nous avions la liste et l’emplacement de quelques anciens camps de prisonniers français, en général petits. Il n’en restait guère de traces : un champ à l’abandon, rarement une baraque en ruine. Un jour, surprise : nous passions lentement le long de l’un ces endroits, et bientôt dépassâmes un groupe d’une dizaine de femmes d’un certain âge. Voyant que nous étions français, elles nous saluèrent avec le plus grand enthousiasme. Quelques Martin ou Dupont avaient peut-être laissé là de bons souvenirs.

 

*

 

Un jour, mon Adjudant-chef Bruneau et moi passions par la ville de Halle. Les suiveurs nous agaçaient. Nous eûmes l’idée de nous arrêter pour dîner dans un hôtel pour touristes, l’un des rares en DDR. Les suiveurs laissaient faire dans ce cas, sûrs que pendant ce temps-là nous n’irions pas galoper sur on ne sait quelles routes à la recherche d’indices militaires.

 

Le restaurant était très convenable, presque neuf : on se serait cru en Allemagne de l’Ouest. Nous commencions notre repas lorsque la grande salle à manger fut envahie par un groupe important de touristes, qui prirent place. Ils étaient mis de façon assez simple et semblaient un peu gênés de se trouver là.

 

Surpris, nous constatâmes qu’ils parlaient français. Ils nous dévisagèrent, étonnés de voir des militaires en uniforme de leur pays. Vers la fin du repas, plusieurs s’approchèrent de nous, un peu hésitants, puis bientôt confiants devant notre courtoisie. C’était une délégation de la SNCF, invitée en DDR. On les avait basés à Karl-Marx-Stadt. Le seul nom de l’ancien Chemnitz était tout un programme. Bien encadrés, on les avait traînés d’usines en stations agricoles, ce qui ne les avait pas passionnés. Les rares distractions programmées étaient ennuyeuses, et la présence constante des différents ‘accompagnateurs’ leur avait déplu.

Comme nous allions nous lever de table, un cheminot plus hardi que les autres et pour un moment réconcilié avec les ennemis de classe que nous étions s’approcha et nous dit, mais sans hausser la voix : « C’est pas pour dire, mais c’est quand même mieux chez nous. »

 

*

 

Un jour à Rostock, dans la Grand’Rue, nous vîmes un homme d’une cinquantaine d’années arrêté sur le trottoir. Il aperçut notre voiture, regarda la plaque avec son drapeau bleu-blanc-rouge, remarqua nos uniformes et claironna soudain :

« Nom de D… ! Des Français ! Mais qu’est-ce que vous venez f… dans ce pays de cochons ? », ceci dit avec l’accent roulant de Castelnaudary.

« Ça fait plaisir de vous voir, mais quittez vite ce pays de c… »

Puis il nous raconta son histoire. Prisonnier en 1940, il avait connu une Allemande et en avait eu une fillette. Libéré en 1945, il avait milité dans le Parti Communiste en France, mais après quelques années il avait voulu revenir à Rostock. Au début, il avait été un militant enthousiaste du régime. Puis il avait découvert les dessous du système. A mesure qu’il parlait, des larmes perlaient dans ses yeux. Il nous expliqua que sa fille, maintenant docteur en médicine, ne pouvait se rendre en France pour compléter ses études de chirurgie.

Evoquant ces tracasseries il devenait blanc d’une colère contenue, qui éclata tout d’un coup si bruyamment que les passants se mirent à faire cercle autour de lui.

« Les communistes ici, tous des salauds, des lavettes, des profiteurs ! Surtout les grands du régimes et Walter Ulbricht en tête. »

Emu au plus haut point, il ne se dominait plus. Il me prit les mains à travers la vitre ouverte de la voiture et les serra avec affection. « Dites-le bien, mon Colonel (je n’étais que Commandant !), dites-le bien en France que se sont tous des salauds ici !! »

Et il lança une nouvelle bordée d’injures à l’adresse du régime d’Allemagne de l’Est, n’épargnant aucun des dignitaires en place.

Nous lui prodiguâmes quelques paroles d’apaisement. Il ne se décidait pas à nous quitter. Les Vopos survinrent, le saisirent par l’arrière et l’emmenèrent à reculons.

 

*

 

Le cinquième jour au matin, l’apport de vivres par la Mission fut de nouveau refusé. Je protestai auprès de l’officier de jour qui aussitôt fit placer trois sentinelles autour de la voiture. Je lui demandai si c’était pour nous protéger des Vopos ; mais en pays soviétique on ne rit pas. Il se contenta de dire d’un ton rogue qu’il avait des ordres pour que nous n’ayons aucun contact.

 

Se succédèrent dans l’après-midi deux longs entretiens avec Gretchichkine, plus désagréable que jamais. Comme celui-ci affirmait que nous roulions à plus de 100km /h au moment de l’accident, je lui répondis que dans ce cas l’avant de notre voiture serait encore recouvert de moucherons et moustiques. Ceci fit virer sa mauvaise humeur et sans doute déclencha des souvenirs d’ailleurs, car il se mit à parler de façon détendue d’une époque où il était en poste en Inde. L’évocation cependant se termina brusquement pour dire que dans ce pays-là, il y avait des périodes sans moustiques. Il se lança ensuite dans des arguties, se basant sur le ‘Protokoll’ des Vopos. Manifestement il ne l’avait pas étudié suffisamment, et il nagea dans les détails.

Ensuite, il proposa de faire démonter le compteur de vitesse de notre voiture pour vérifier s’il était en état. En souriant je me déclarai tout à fait d’accord ; mais j’ajoutai aussitôt, la mine grave, que ceci ne pourrait être fait qu’en présence de mon Chef de Mission. Le chaud et froid fonctionna et l’on parla d’autre chose.

 

Au milieu de l’après-midi, le Colonel Rohé surgit soudain à l’extérieur de la grille cochère et nous pûmes échanger quelques mots, la vivacité française l’emportant sur l’intervention un peu moins rapide des sentinelles.

*

Les magasins en DDR étaient le reflet d’une économie planifiée, qui ne se préoccupait guère de produire des biens de consommation en nombre suffisant. Hormis les boulangeries et les charcuteries, qui étaient bien achalandées, les autres boutiques étaient peu nombreuses et leurs devantures à peu près vides. Il existait des établissements appelés ‘Konsum’ qui étalaient le spectacle désolant de rayons sans marchandises, en particulier à Potsdam. En revanche, on pouvait trouver des instruments de musique et des tapis du Viêtnam assez facilement : les prix étaient prohibitifs pour la population.

Les librairies reflétaient la ligne du Parti. On y trouvait de belles éditions des classiques allemands, élégamment reliés par un procédé chinois de qualité ; Berthold Brecht figurait en abondance, les auteurs marxistes en surabondance. Les livres en russe étaient assez peu nombreux : hormis les œuvres complètes de Lénine et des livres de Gorki, un peu de Pouchkine et quelques autres classiques du XIXe siècle ; mais Tolstoï n’avait droit qu’à ‘Enfance’. Quant à Dostoïevski, auteur sulfureux des ‘Possédés’, il était inconnu. Romain Rolland était le seul représentant de la France, et le ‘Sketch Book’ l’unique ouvrage venu de Grande Bretagne, Shakespeare étant éclipsé.

En revanche les partitions musicales étaient abondantes et peu chères.

 

*

 

Les stations d’essence étaient celles de la marque d’Etat, nommée MINOL. Leurs équipements dataient. Le carburant qu’elles vendaient avait une odeur qui faisait fuir. Il ne convenait pas pour nos Mercedes et nous n’en prenions jamais. Les suiveurs semblaient s’en contenter, ou en tout cas on les voyait souvent s’arrêter dans les stations-service, mais sans doute était-ce pour des raisons qui leur étaient propres.

 

 

Note du rédacteur :

 

Ces deux nouveaux jours de détention furent pénibles pour l’équipage. Cependant, dans son texte, le Commandant LEGENDRE permet au lecteur de partager quelques souvenirs de vie en RDA dont l’évocation de l’odeur particulière de l’essence, le « MINOL ». Odeur qui parfois en « plein bois » permettait aux missionnaires de détecter une « présence non-amie » … que de rappels et de souvenirs !

 

L’épisode 4 débutera par le sixième jour de détention de l’équipage. Journée commençant pour le Chef d’équipage par une séquence pittoresque et se terminant par une anecdote toute aussi pittoresque qui verra « un écœurement de deux suiveurs ». Il évoquera aussi un véhicule qui marqua tous les Missionnaires et visiteurs en RDA : la « Trabant »…



31/01/2024
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