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Bundeswehr et NVA, face-à-face pendant la guerre froide (1° partie)

 

 

Bundeswehr et NVA, face-à-face pendant la guerre froide 

 

 

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La Bundeswehr a été créée dans le contexte de la guerre froide et notamment de la guerre de Corée : les Américains ont poussé au réarmement allemand encadré par l’Alliance atlantique au nom de la lutte contre le communisme au lendemain de la création des deux Etats allemands. Alors que l’armée française a survécu aux multiples changements de régimes politiques, en Allemagne l’armée n’est pas vue comme un instrument « naturel » de la politique nationale : elle a d’ailleurs changé de nom à chaque rupture politique : « l’armée du Reich » est devenue la Bundesheer sous Guillaume II, puis la Reichswehr avec la République de Weimar, la Wehrmacht sous le Troisième Reich, et enfin la Bundeswehr créée en 1955 dans le cadre de l’Alliance atlantique à laquelle elle est immédiatement intégrée. La Bundeswehr est une « armée sans tradition » avec peu de célébrations militaires, et qui se heurte aujourd’hui encore à la méfiance de l’opinion publique.

 

 

 

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Malgré ses imperfections la doctrine de l’Innere Führung a été à la base de la construction de la Bundeswehr et elle a joué un rôle essentiel pour en faire un type d’armée unique et très différent de celui de l’armée nationale populaire, la NVA. La loi fondamentale prévoyait des forces armées pour la défense du pays, établissait un commissaire à la défense au Bundestag et prévoyait un médiateur parlementaire afin de protéger les droits des soldats et d’aider le Parlement dans l'exercice du contrôle de l'armée par le pouvoir civil. Contrairement aux autres forces armées, la direction des personnels était aux mains des civils et en cas de menace nécessitant une défense militaire, le commandement de l'armée était transféré du ministre de la Défense au Chancelier. Dans l’esprit des dirigeants ouest-allemands, la Bundeswehr était uniquement défensive, dissuasive, sans doctrine propre en dehors de son appartenance à l’OTAN. Dès le début, elle s’est trouvée confrontée aux problèmes récurrents de l'adhésion de la population, en commençant par l'attitude "sans moi" (Ohne mich) des jeunes appelés des années 50, en se poursuivant par les attaques des radicaux des années 60 et le débat sur le réarmement des années 70 et 80. Tout au long de son existence, la crainte s’est fait sentir que l'armée n'ait pas appris sa leçon et menace encore et toujours de devenir un État dans l’État.

 

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De l’autre côté de la frontière interallemande en revanche, une autre armée allemande prenait corps, s’imposait comme un élément-clé du Parti et devenait, de fait, un Etat dans l’Etat : la NVA.  Malgré son appellation d’armée populaire, elle ne devait pas tant sa loyauté à son peuple ou à la nation qu’au Parti SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands). Créé au sein de la police populaire sous l’appellation d’"unités de police de garnison", le commandement de cette police a été confié au corps des officiers de la Wehrmacht vaincue - de même d’ailleurs que le commandement initial de la Bundeswehr - et à la fin de 1950, il y avait plus de 70 000 hommes au sein de ces unités de police,  formées et équipées comme des unités militaires, de sorte qu'en janvier 1956, la Chambre des députés du peuple de la RDA a adopté la "loi concernant la création de la NVA et du ministère de la Défense nationale " qui donnait naissance aux forces armées est-allemandes. Lorsque die Wende (le « tournant » ou la chute du mur) s’est produit à l’automne 1989, la NVA alignait 170 000 soldats, marins et aviateurs. Comme la Bundeswehr, c’était une armée de conscription, et les jeunes hommes étaient appelés pour dix-huit mois. Mais contrairement à la Bundeswehr, la NVA faisait partie d’une société devenue elle-même enrégimentée et militarisée selon le modèle du grand frère soviétique. Commençant à la maternelle, s’étendant aux "organisations pionnières" pour les enfants âgés de 6 à 14 ans et aboutissant à l'adhésion obligatoire à la Jeunesse allemande libre (FDJ) puis à la Société pour le sport et la technique (GST), les jeunes gens étaient soumis à un endoctrinement idéologique et à une formation militaire de base. En 1976, le président de la GST, un lieutenant-général, pouvait affirmer que près de 95% de tous les jeunes gens âgés de 16 à 18 ans prenaient part aux cours prémilitaires de la Société. L'efficacité de l’endoctrinement reste sujette à caution, mais le service militaire dans la NVA délivrait à un ensemble homogène de la population de RDA une vision du monde partagée par tous les dirigeants et organismes de la société. Aux yeux des autres pays du Bloc de l’Est, la RDA était perçue comme un État à la pointe de la révolution socialiste, en lien étroit avec l'Union soviétique et les autres alliés du Pacte de Varsovie, envié et attaqué par les forces réactionnaires de l’Ouest, en particulier par la RFA que l’Est considérait comme l'Etat successeur du Troisième Reich d’Hitler. En raison de la collaboration pour le moins précoce des membres du PC allemand, tels Walter Ulbricht et Wilhelm Pieck, avec l'Union soviétique, et leur accession ultérieure au pouvoir en RDA, la direction du pays pouvait minimiser l’ère du national socialisme et souligner le lien de la RDA avec tous les aspects progressistes de la l'Histoire. Par le biais de cette interprétation de l'histoire officielle allemande, la RDA et son système social devenaient les objectifs ultimes à atteindre, et tout ce qui ne cadrait pas avec ce point de vue devenait un non-événement.

 

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Walter Ulbricht

 

 

Cette "vision du monde" avait l'avantage de ne pas forcer les citoyens de la RDA à assumer les plus mauvais moments de leur histoire, et cela a permis à la NVA de conserver certaines traditions que la Bundeswehr aurait trouvées bien embarrassantes. Ainsi, alors que la Bundeswehr cherchait à rompre avec le passé en choisissant un tout nouvel uniforme, celui de la NVA rappelait fortement la tenue de la Wehrmacht. Contrairement à la Bundeswehr, la NVA conservait les généraux prussiens dans son panthéon national et considérait qu’ils appartenaient à la tradition "progressiste" de la RDA. En Juillet 1990, le général Klaus Jürgen Baars, adjoint du secrétaire à la défense et au désarmement, défendait toujours ce qu'il considérait comme des vertus prussiennes, le devoir et l’honneur en vigueur dans la NVA.

 

 L’introduction des concepts de discipline et d'organisation militaires soviétiques n’a fait que renforcer cette attitude. Le bien-être du soldat n'était pas la préoccupation première du commandement, et c’est bien cette impression que ressentirent les officiers de la Bundeswehr en visitant les installations de la  NVA après la chute du mur : les soldats vivaient dans des casernes délabrées sans douches ni commodités, à l’image de la pauvreté générale de la société. Le harcèlement abusif de l'ancien vis-à-vis du jeune appelé victime du système "EK" (Entlassungskandidat ou "Libérable"), une approche similaire à celle de l’armée soviétique  où les plus anciens soldats obligent les nouveaux appelés à des tâches dégradantes et leur infligent des brimades très violentes,  autorisées cependant au nom de la discipline.

 

L'acceptation par le socialisme d'une vision du monde sous la menace permanente d'une attaque de la Bundeswehr se traduisait par une véritable campagne de haine contre l’Ouest et la RFA. Le soldat de la NVA jurait non seulement de servir la RDA, mais "de défendre le socialisme contre tous les ennemis et de sacrifier sa vie pour la réalisation de la victoire ».  Ainsi, l’ennemi n’était pas simplement celui qui s’attaquait à la sécurité de l'État – mais aussi l’ennemi de classe et ses laquais. Dans les publications et les cours d’éducation politique, on répétait constamment aux membres de la NVA qu’ils faisaient face à la plus forte coalition impérialiste du monde et que la RFA avec sa Bundeswehr en était le fer de lance. Cette dernière était décrite comme un héritage direct du militarisme germanique : elle garantissait le plein pouvoir de la classe capitaliste au sein de la RFA et prévoyait d'annuler les acquis de la Seconde Guerre mondiale par une guerre d’agression au moment opportun. On répétait aux soldats de la NVA que les petits Allemands de l’Ouest étaient élevés sous un régime nationaliste, revanchard et anticommuniste qui les préparait à un service militaire qui ferait d’eux des mercenaires inconditionnels et irréfléchis, et que l’Innere Führung les préparait psychologiquement et idéologiquement à la guerre contre le socialisme. Cet endoctrinement au sein de la NVA est allé si loin que dans certaines unités les officiers politiques aménageaient des salles consacrées à "la préparation politique et psychologique des soldats pour la guerre. " Avec des lumières clignotantes, des bruits de combat enregistrés, et des vidéos de combats très réalistes, les soldats regardaient une exposition de photos montrant les inégalités et la violence du système capitaliste (des enfants affamés, des queues devant les magasins, des chômeurs, des grévistes, des émeutes etc.) et des scènes de guerre prises au Vietnam et à Hiroshima. On peut bien sûr s'interroger sur l'efficacité de cette forme d'endoctrinement car le tableau était tellement noirci que personne ne pouvait vraiment l’accepter comme réel. Mais la réitération constante de ces thèmes a certainement eu un effet. Ainsi, le contre-amiral Guenther Poerschel, interrogé sur ses motivations pour s’engager dans la NVA, a déclaré que les images et les reportages de l’action militaire des États-Unis en Corée, au Vietnam et au Proche-Orient a joué un rôle majeur dans son choix de la profession militaire.

 

La mission de la NVA de protéger et de promouvoir la cause du socialisme a légitimé le lien étroit de l'armée avec le Parti unique SED. Aux yeux de la population allemande, l’association des officiers avec le Parti communiste et leur position privilégiée au sein de l’institution justifie le très petit nombre d'officiers de la NVA repris par la Bundeswehr. 98% des officiers de la NVA et 56 % des sous-officiers étaient membres du parti. Ils remplissaient des fonctions à la fois politiques et militaires. Ne pas adhérer au parti conduisait à l’échec de sa carrière et un soutien trop timide au SED avait des conséquences fâcheuses. Pour avoir critiqué le projet d'intervention militaire en Pologne contre le mouvement Solidarnosc, le lieutenant-colonel Klaus Wiegand, professeur d'histoire à l'Institut Wilhelm Pieck, a été dégradé et exclu du parti après 25 ans de service. SED et FDJ avaient des représentations au niveau du bataillon, et durant leur service les soldats restaient membres du mouvement et finissaient par se radicaliser. Certains officiers soulignent en effet que, malgré l'adhésion quasiment automatique et au début essentiellement passive, les officiers, en particulier ceux qui avaient réussi, avaient tendance à devenir des fonctionnaires inconditionnels du parti, de plus en plus soumis à ses objectifs au fur et à mesure de leur carrière. Le SED  atteignait simultanément deux objectifs : identifier les meilleurs officiers dans l’esprit du parti et contrôler étroitement ceux qui occupaient des fonctions de direction.

 

Fin de la première partie

 

Patrick Manificat

Synthèse d’un mémoire de 60 pages intitulé « Mission in the East » rédigé par le colonel Mark E. Victorson, US Army, et publié dans « The Newport Papers » du Naval War College en 1994 et traduit par mes soins.

 



09/04/2019
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